Ce soir à 20h, le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles propose l’avant-première de "Que Viva Eisenstein !" en présence de son réalisateur Peter Greenaway. L’artiste polymorphe britannique s’est fait connaître grâce au cinéma en 1982 avec "Meurtre dans un jardin anglais". Suivront "Zoo", "Le Ventre de l’architecte", "Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant", "Prospero’s Book"… Autant de films à l’esthétique raffinée, recherchée, qui en ont fait pendant une décennie l’un des cinéastes les plus en vue. Même si, à partir de "Huit femmes 1/2" en 1998, les choses ont commencé à se gâter…

Nous avons rencontré Greenaway au festival du film de Berlin en février dernier, où "Que viva Eisenstein !" était présenté en Compétition. D’excellente humeur, le vieil homme était ravi d’affronter les journalistes, évoquant avec gourmandise un film inclassable, visuellement souvent époustouflant, mais plutôt foutraque dans son récit… A l’image du cinéaste, qui ne répond pas vraiment aux questions, préférant laisser divaguer longuement sa pensée, dans un bel anglais raffiné qu’il aime truffer de quelques vulgarités.

Eisenstein était gay

En salles mercredi, le dernier film de Greenaway revient sur le séjour d’Eisenstein au Mexique, où il tourna "Que viva Mexico !" en 1932. Mais ce n’est pas le génie du cinéma soviétique (révélé au grand jour grâce au "Cuirassier Potemkine" en 1925) qui intéresse Greenaway, plutôt sa découverte de son homosexualité. "Les Russes se demandent comment ils ont laissé un étranger faire un film sur leur héros. Ils savaient depuis longtemps que leur grand compositeur Tchaïkovski était gay, maintenant ils vont découvrir que leur plus grand réalisateur est aussi gay… […] Mais ce n’est pas un film gay, si ? demande naïvement le réalisateur. C’est un film sur un homme qui a une relation amoureuse avec un autre homme. On a toutes les preuves… Il y a une longue correspondance avec sa secrétaire, restée à Moscou pour s’occuper de ses intérêts, que j’ai transformée dans le film en deux coups de téléphone pour que ce soit plus cinématographique."

Pour Greenaway, cette question de la sexualité est primordiale. C’est en effet d’un point de vue presque psychanalytique qu’il aborde les démons et les désirs du père du montage moderne. "Comme tout le monde, je suis intéressé par le sexe et par la mort. On est tous fasciné par le tout début et la toute fin mais ce sont des moments qu’on ne connaîtra jamais. Salva dor Dalí a écrit qu’il était là durant sa conception, mais c’est Dalí… Les Grecs ont des mots pour cela : Eros et Thanatos. Tout ce qu’il y a entre les deux est modulable mais on ne peut pas négocier ni le début, ni la fin…"

"Le monde appartient aux jeunes"

A 72 ans, Peter Greenaway se sent vieux. Il confie même avoir déjà tout prévu pour l’avenir. "Je vis dans la capitale la plus sophistiquée au monde : Amsterdam. Je m’y ferai euthanasier très facilement. J’ai 72 ans. J’ai encore 6 ans de travail ou un peu plus. Je peux peut-être encore faire quatre films… Cela ne vous alarme pas de savoir qu’il y a sept milliards de personnes sur Terre, bientôt neuf ? Ce ne serait pas une bonne idée de laisser la place ? Tous ceux qui ont plus de 80 ans n’ont plus rien à offrir. Qu’apportent-ils à la civilisation ? Bercer un enfant ? Tout le monde peut faire ça… Ma contribution, après 80 ans, sera très peu significative. Picasso a peint un ou deux très bons tableaux à 82 ans. Tolstoï a écrit deux romans, pas ses meilleurs. Le Titien a peint jusqu’à 85 ans. Mais ce sont des gens exceptionnels…"

Quand on rétorque que Manuel Oliveira (encore vivant au moment cette interview) est resté actif jusque 102 ans, Greenaway rigole. "Oui mais avez-vous ses derniers films ? Ils sont extrêmement ennuyeux. Ce n’est plus du cinéma ! juge-t-il sévèrement. Le plus grand poète anglais est sans doute John Keats : il est mort à 25 ans. Le monde appartient aux jeunes. C’est d’eux dont on a besoin pour nous guider dans les 100 prochaines années dramatiques qui s’annoncent."

"Le cinéma européen est mort"

Pourtant, même âgé, Greenaway continue bel et bien de travailler ! "J’appartiens à un musée. Plus personne ne regarde mes films ! s’amuse-t-il. Je peux en rire mais c’est vrai… C’est un fait : le cinéma européen est mort. La grande période visionnaire allait de La Dolce Vita au Dernier empereur , avec plein de gens fabuleux. Certains sont encore en vie, comme Wenders, Herzog, Godard… Mais qui les écoute encore ? Ils vivent sur leur gloire. Ils ne produisent plus rien de valeur. On n’a qu’une période limitée où l’on est à son apogée. Un journaliste allemand m’a dit un jour qu’un réalisateur avait droit à faire trois grands films. Vous pouvez les faire tous ensemble comme Resnais : ‘L’année dernière à Marienbad ’, ‘Hiroshima, mon amour’ et ‘Muriel ’. Ou, comme John Huston, en faire un au début de votre carrière, un au milieu et un à la fin. C’est un jeu bien sûr mais il y a quelque chose de juste là-dedans…"

Nostalgique, Greenaway regrette cet âge d’or du cinéma, quand celui-ci "inventait de nouveaux langages". "Quand Godard a fait ‘A bout de souffle ’, c’était un film extraordinaire, que vous preniez en pleine gueule. Il faisait exploser la réalisation avec une narration très littéraire. Aujourd’hui, le film n’est plus si surprenant parce qu’il a été tellement absorbé que tout le monde fait ça." Et de citer, outre la Nouvelle Vague, les Fellini, Pasolini, Antonioni… "Ils proposaient des sensibilités nouvelles. Où est cette excitation aujourd’hui ? Qui produit ces films ? N’avez-vous pas toujours le sentiment quand vous voyez un film de savoir ce qui va se passer ? Je pense qu’on est fatigué de la narration cinématographique. On a tout vu… C’est très difficile d’innover", conclut Greenaway, estimant Eisenstein bien plus moderne que la majorité de ce qui se fait aujourd’hui…