Cinéma Quand Ben Wheatley adapte J.G. Ballard, cela donne un film 100 % anar !

En quelques films (dont le délirant "Touristes" en 2014), Ben Wheatley a déjà imposé son drôle d’univers et un humour corrosif. C’est donc presque naturellement qu’il était destiné à adapter le "High-Rise" de J.G. Ballard (même si le projet fut un temps aux mains du Canadien Vincenzo Natali). Ce roman d’anticipation fait partie de la "Trilogie du béton" de l’écrivain britannique mort en 2009, avec "L’Ile de béton" et "Crash" (porté à l’écran par Cronenberg en 1999). Wheatley choisit d’en faire une comédie corrosive sur la chute de la civilisation.

Londres, 1975. Robert Laing, professeur de médecine spécialisé en neurologie (Tom Hiddleston, sosie de Michael Fassbender), vient d’emménager dans une tour flambant neuve. Celle-ci fait partie d’un vaste projet immobilier conçu par le "grand architecte" Anthony Royal (Jeremy Irons), qui ne quitte plus son penthouse du 40e étage. Installé au 25e étage, Laing se rend rapidement compte que la tour reproduit parfaitement la hiérarchie sociale. Des pannes de courant à répétition sèment la zizanie dans les étages inférieurs, où un vent de révolte gronde… Laing restera-t-il à sa place ou cherchera-t-il à grimper les échelons supérieurs ?

Publié en 1975, "High-Rise" ("I.G.H." en français) est toujours actuel. Par un art consommé du décalage, Wheatley accentue d’ailleurs le sentiment d’abstraction et d’étrangeté. Il ne situe jamais son récit dans un contexte temporel ou géographique précis. On ne reconnaît ainsi pas Londres, tandis que, hyperstylisées, ses années 70 ont surtout un petit parfum d’anticipation rétro-moderne. Notamment grâce à l’architecture moderniste de l’immeuble, mais aussi par le choix des décors. Plus on monte dans la tour, plus on a l’impression de se retrouver à la cour d’un Louis XIV. Jusqu’à la chaumière et à la bergère de l’immense jardin suspendu du penthouse, où les fêtes se déroulent en costumes du XVIIe siècle.

L’idée est évidemment de décrire une oligarchie décadente prête à tout pour conserver sa domination sur les étages inférieurs. Si la métaphore de la lutte des classes est un peu trop transparente, "High-Rise" est transcendé, malgré sa longueur, par la mise en scène et le sens du montage de Wheatley.

Le cinéaste anglais accouche d’une farce macabre, d’une satire sociale totalement anarchiste. Car il n’est pas ici question de mettre en scène une révolution de pacotille contre le consumérisme forcené - qui en prend pour son compte dans une scène de saccage de supermarché jouissive. Le propos est beaucoup plus cynique. Ce que montre à l’œuvre "High-Rise", c’est en effet le triomphe de l’individualisme, capable de s’accommoder de tout et même, in fine, de l’implosion de la civilisation et du retour à la bestialité…


© IPM
 Réalisation : Ben Wheatley. Scénario : Amy Jump (d’après "I.G.H." de J.G. Ballard). Photographie : Laurie Rose. Musique : Clint Mansell. Montage : Ben Wheatley Amy Jump. Avec Tom Hiddleston, James Purfoy, Sienna Miller, Elisabeth Moss, Jeremy Irons… 1 h 52.