Vivant seule avec sa mère de 85 ans quasiment aveugle dans un village de montagne reculé au centre de la Macédoine, sans eau courante, ni électricité, Hatidze Muratova est une petite femme d’un âge indéterminé, bossue et dont la peau est tannée par les heures passées au soleil à s’occuper amoureusement de ses abeilles. Hatidze est en effet apicultrice mais pas n’importe quelle apicultrice. Elle est l’une des dernières en Europe à récolter le miel d’abeilles sauvages, dans des ruches cachées dans des murs en pierre ou dans les parois d’abruptes falaises. Un miel d’exception qu’elle vend pour quelques euros à Skopje, à quatre heures de train de son village…

La vie pourrait continuer telle quelle indéfiniment… Jusqu’à ce que débarquent, dans la joie et la bonne humeur, Hussein, sa femme Ljutvie et leurs sept enfants, une famille de nomades turcs bien décidés à se lancer dans l’agriculture, emmenant à leur suite chiens, chats, vaches, cochons… Intrigué par l’activité d’Hatidze, le quinquagénaire décide de se lancer, lui aussi, dans l’apiculture… Sauf que le bonhomme se montre beaucoup plus gourmand qu’elle, ne respectant pas la règle que s’est fixée sa voisine : "La moitié du miel pour moi, la moitié pour les abeilles…"

Finesse du regard

Grand prix du meilleur documentaire à Sundance, nominé aux Oscars et aux European Film Awards, Honeyland est une plongée dans un monde en train de disparaître. Tourné sur trois ans, monté à partir de 400 heures d’images, ce documentaire envoûtant capte en effet l’irruption de la modernité dans un des derniers coins reculés d’Europe. Cela passe évidemment par la métaphore du miel - apiculture dans des ruches modernes, vs. apiculture sauvage -, mais pas seulement. Avec une grande finesse, les cinéastes Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov filment également leur personnage se découvrir coquette sur un marché à Skopje, où elle s’achète une teinture pour les cheveux avec l’argent durement gagné de son miel…

Sans aucun commentaire, sans aucun élément de contractualisation, Honeyland semble se contenter d’enregistrer une tranche de vie, à la façon du cinéma vérité. La caméra se place en effet au plus près des personnages, dans leur intimité. Mais le propos des deux cinéastes macédoniennes est bien plus ample. Ce qu’elles montrent à travers le destin de ce petit bout de femme et avec un grand sens du récit, c’est en effet la fin d’un mode de vie, attaqué de toute part : modernité agressive, agriculture conventionnelle, changement climatique… Mais on ne trouve pour autant pas une once de nostalgie ici. Car la vie est dure dans les montagnes macédoniennes et la nature semble la seule à pouvoir reprendre ses droits. Comme le découvrent à leurs dépens les voisins d’Hatidze…

Honeyland Documentaire De Tamara Kotevska&Ljubomir Stefanov Photographieo Fejmi Daut&Samir Ljuma Montage Atanas Georgiev Durée 1h27.

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