Toledano et Nakache, les auteurs de "Intouchable" et du "Sens de la fête" signent leur chef-d’œuvre parmi les autistes.

Hors normes. Le titre fait référence au sujet du film, ces autistes sévères qui ne rentrent pas dans les cases prévues par la société. Mais aussi aux réalisateurs, Toledano et Nakache, à leur succès hors norme Intouchable, à leur capacité, hors norme, de réaliser des comédies populaires avec un tétraplégique, un sans-papier, et maintenant des autistes.

Ces autistes sévères, ce sont ceux dont les institutions ne veulent plus ou alors attachés au lit, bourrés de médicaments, avec un casque de boxeur sur la tête.

En soi, le film n’a rien de hors norme, c’est une production Gaumont, commerciale donc, avec deux acteurs vedettes, Vincent Cassel et Reda Kateb, et des réalisateurs qui ne sont pas des auteurs au sens traditionnel. Ce ne sont pas des stylistes, la forme les préoccupe moins que l’efficacité. Ce sont plutôt des artisans. On les voit mettre les mains dans le cambouis d’une réalité. Avant, il la reproduisait avec des acteurs, comme François Cluzet dans le rôle du tétraplégique, Philippe Pozzo di Borgo. Maintenant, la réalité est entrée dans leur cinéma, Vincent Cassel et Reda Kateb sont plongés parmi les vrais autistes avec de vrais référents.

Avec leurs outils de cinéma, Toledano et Nakache parviennent à transformer une matière tragique en cinéma et même en comédie dramatique qui file à toute allure. D’ailleurs, on la voit même freiner à la fin avec des cartons noirs, comme autant de traces de pneus sur l’asphalte. Car le film produit tout à la fois, du rire, du suspense et de l’émotion, même une larme, humaine tout simplement. Elle ne vient pas d’une mise en scène lacrymogène, elle vient du cœur. Comment ne pas être ému par Bruno et Malik qui veillent sur notre humanité ?


Quinze ans

Voilà quinze ans que cela dure, quinze ans que les institutions sollicitent deux associations qui acceptent les cas désespérés. Quinze ans que Bruno dit "je vais trouver une solution". Quinze ans qu’il les accueille dans des endroits sans normes, avec du personnel sans qualification mais avec de la chaleur humaine et de l’instinct. Quinze ans que "le silence des justes" existe hors des clous mais cette fois, le ministère de la Santé a diligenté une inspection. C’est le ressort dramatique, l’affrontement de deux logiques estimables, pas question d’opposer méchants fonctionnaires et bons samaritains, tout est bien plus complexe que cela.

Les fonctionnaires, c’est un peu nous, des citoyens médusés de voir des patients exfiltrés par la structure médicale impuissante pour les confier à des associations d’urgence, échappant à tout contrôle, fonctionnant à la passion, à la débrouille, à l’audace. Avec des résultats aussi dérisoires qu’extraordinaires.

Toledano et Nakache ont acquis un savoir-faire pour structurer une multitude d’éléments en une mécanique scénaristique que des acteurs font fonctionner avec précision. On connaissait le tempérament, l’explosivité de Vincent Cassel ; il joue, ici, à cœur ouvert. Comme Reda Kateb dont on apprécie l’intériorité et qui déploie, ici, sa facette comique.

Car ce qui fait la singularité des réalisateurs-scénaristes, c’est leur capacité à voir ou à créer de la drôlerie dans ces situations tragiques. Comme exposer la complexité des structures médicales françaises, digne de l’ingénierie institutionnelle belge, en un concours d’acronymes.

Un rire qui fait du bien

C’est un rire qui fait du bien. Là, où la tragédie sensibilise et culpabilise, le rire de Toledano et Nakache sensibilise et rassure. Oui, on vit dans le monde de Donald Trump, de Théo Francken et d’Yvan Mayeur ; mais il y a aussi des anonymes, comme Stéphane Benamou et Daoud Tatou, qui entretiennent la flamme de la dignité humaine, qui témoignent que fraternité et multiculturalité, ça peut rimer.

Le cinéma de Toledano et Nakache fait du bien car il est respectueux. Respect pour les autistes qu’on ne manipule pas à des fins dramatiques à l’image épurée du plan final. Un film hollywoodien aurait prévu un crescendo et fait sonner la charge des violons ; ici, le plan muet, dure quelques secondes, pudique.

Respect du spectateur, de sa sensibilité, de son imagination aussi. Toledano et Nakache ne stabilotent pas les plans et confient aux spectateurs la suite des histoires qu’ils amorcent. Celle du référent et de l’orthophoniste, comme celles de Joseph, Valentin et des autres autistes.

Hors Normes Dramédie quotidienne De Eric Toledano, Olivier Nakache Avec Vincent Cassel, Reda Kateb, Hélène Vincent Durée 1h 54.

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