Une très longue robe glisse sur les hautes herbes. Est-elle grise, vert bouteille, tête-de-nègre ? Difficile à dire entre chien et loup. La caméra dépasse l’élégante lady d’un âge certain, mais droite, racée, le visage défait. Elle longe une splendide maison, joyau de la campagne anglaise. Le regard plonge à travers les fenêtres en loggia, observe quelques instants des hommes en smoking et des femmes en robe de soirée en train de jouer autour d’une table. On passe devant la porte et derrière une fenêtre simple éclairée aussi, on voit les domestiques s’affairer. Tout le film est en germe dans ce premier sublime.

Howards End est le nom de cette maison, la dame y est viscéralement attachée, elle y est née, elle y a vécu toute sa vie qui se termine. Sur son lit d’hôpital, quelques heures avant d’être emportée par la maladie, elle griffonne sa dernière volonté sur un papier : léguer cette maison à son amie Margaret, seule capable à ses yeux d’aimer Howards end autant qu’elle.

Le document n’a pas été rédigé dans les règles et la bénéficiaire ignorant tout du cadeau, le mari et les enfants se gardent bien de l’informer, brûlent la feuille pour ne laisser aucune trace.

Ce récit imaginé par E.M. Forster va tenir en haleine pendant 2h20 tout en restituant l’Angleterre du début du XXe siècle et en offrant une peinture de ses classes sociales d’une violente élégance.

En 1910, "Howards End" est un repaire historique troublant. Depuis un siècle, la mode vestimentaire a évolué de façon spectaculaire, les moyens de transport sont autrement plus rapides, mais les hommes n’ont guère changé, les plus riches continuent de dicter leur loi aux autres, sans le moindre scrupule et avec arrogance. De la même façon que David Lean (avec lequel il partage une passion pour Forster), James Ivory mélange l’intime et le mouvement de l’histoire mais sur un mode plus mineur que le réalisateur de "La route des Indes" (d’après Forster).

Evitant tout discours idéologique, Ivory met en scène les Wilcox. Ils ont fait fortune dans les colonies et développent une vision du monde où les pauvres ont leur place et sont priés d’y rester. C’est bien ce qui empêche le patriarche, Henry Wilcox, de venir en aide au modeste Leonard Bast, employé de banque désireux de monter dans l’échelle sociale, non par ambition mais appétit de savoir.

Entre ces deux hommes, pas même aux extrémités de l’échelle sociale, se trouvent les sœurs Schlegel, appartenant à une bourgeoise un peu moins aisée mais bien plus émancipée. Elles entendent aider ce jeune homme sincèrement épris de poésie et de musique. Helen, la plus jeune, réagit à la manière d’une suffragette alors que sa grande sœur Margaret, compte sur l’intelligence morale pour faire battre le cœur de pierre de l’homme d’affaires.

Toutefois, soyons honnête, avant de mesurer la pertinence du propos, la finesse de l’analyse, la justesse du constat; on est sous le charme, hypnotisé par une réalisation sublime.

Des promenades nocturnes au canotage sur la rivière, des sous-bois fleuris à la pluie arrosant Londres; le film est d’une beauté de chaque instant. Et l’interprétation touche à la perfection. Anthony Hopkins, Vanessa Redgrave, Helena Bonham Carter sont autant de solistes de tempérament, pleins et de subtilité. Et puis, il y a Emma Thompson, virtuose en état de grâce d’un bout à l’autre. Le rôle lui vaudra l’oscar de la meilleure actrice.

Sorti voici 25 ans, "Howards end" n’a pas pris une ride; c’est le propre des films en costume et quels costumes !., Ils sont moins touchés par le temps, moins marqués par une date de péremption. "Howards end" l’est d’autant moins qu’il vient de bénéficier d’une restauration en 4K à laquelle on doit cette opportunité inestimable de revoir ce chef-d’œuvre sur grand écran. De revoir défiler au générique les noms de James Ivory, Ismail Merchant, Ruth Prawer Jhabvala, Tony Pierce-Roberts, Jenny Beavan et John Bright, Richard Robbins.

Quelle dream team !


© IPM
De James Ivory. Scénario : Ruth Prawer Jhabvala d’après l’œuvre de Edward Morgan Forster. Musique : Richard Robbins. Production : Ismail Merchant. Image : Tony Pierce-Roberts. Costumes : Jenny Beavan, John Bright. Décors : Luciana Arrighi. Avec Anthony Hopkins, Emma Thompson, Vanessa Redgrave, Helena Bonham Carter, James Wilby, Jemma Redgrave… 2h22.