C’est tout le paradoxe du cinéma français actuellement. Ébranlé par la pandémie de covid, la fermeture des salles et les scandales à répétition, il a rarement présenté autant d’œuvres majeures et grand public lors d’une cérémonie des César. Mais le public n’a presque pas eu l’occasion de les voir. Le palmarès de cette 46e édition risque donc de laisser plus d’un cinéphile de marbre, et, une fois n’est pas coutume, c’est bien dommage.

Un paradoxe que n’a d’ailleurs pas manqué de souligner Christian Clavier au micro de RTL France avant la soirée. Alors que la troupe du Splendid sera mise à l’honneur, il a tenu à tempérer la portée de l’événement : “Bon voilà, ils ont envie de nous rendre hommage, j’en suis très flatté. C’est parfait. Mais n’oublions pas que c’est totalement symbolique le fait qu’il nous invite nous cette année, où il n’y a pas de public dans les salles, alors que c’est le public qui nous a fait être là du début à la fin…”

Ses amis de la troupe, masqués, versaient plus volontiers dans la bonne humeur : “C’est un miracle d’être là tous ensemble, explique, taquin, Thierry Lhermitte. On ne se supporte plus.” “Il y en a qui ont pris un coup de vieux”, ajoute Gérard Jugnot. “On va recevoir sept César, pas un. ça coûte, ça douille”, conclut Josiane Balasko.

Standing ovation pour le Splendid

Accueillie par une standing ovation, la joyeuse bande a livré un show qui risque de rester dans l'histoire des César. Gérard Jugnot qui désinfecte les prix, a frappé fort: "D'ordinaire, il y a un gouffre entre les clowns qui remettent les César et ceux qui les reçoivent. Cette année, l'académie a décidé de jeter une passerelle. Je voudrais remercier la chance, le destin, Dieu peut-être, de nous avoir réunis et de m'avoir fait connaître ces crétins."

Propos confirmés par Marie-Anne Chazel: "C'est très sympa de vous voir debout. Je ne m'y attendais pas. Ce prix récompense une magnifique longévité. Vous avez vu les bestiaux ? Ils ne sont pas mal pour leur âge. Tout ceci est arrivé pour deux raisons: on s'aimait et on riait."

Ce qui n'a manifestement pas changé. L'application à pets de Josiane Balasko a fait se poiler les grands garnements. Surtout Michel Blanc: "D'habitude, elle le fait en présentiel, comme on dit..." Quant à Thierry Lhermitte, en costume ringard, c'est avec sa dérision naturelle qu'il a défendu une nouvelle technique médicale farfelue pour se déboucher le nez. Un tout grand moment.

D’évidence, le Splendid n’a rien perdu de sa verve. Marina Foïs non plus, elle qui a lancé la soirée dans une ambiance surréaliste. “2020 arrive un virus, enfin une virus, au début, on l’appelait le covid, mais quand on a appris que ce serait long et chiant, on l’a mis au féminin. Comme ça tue surtout les vieux, on a enfermé les jeunes, fermé les cinémas et ouvert les églises comme on est un pays laïc. C’est vrai, l’art, quand c’est pas rentable, ça fait chier. C’est ça 2020.” Trash.

Et d’ajouter : “Pourquoi faire les César cette année devant une salle quasi vide. Acte de résistance ou pathétique ? On a réfléchi, on n’a pas trouvé, et c’est pour ça qu’on c’est dit que c’était essentiel. Je me suis fait vacciner avant tout le monde, parce que présenter les César, c’est une comorbidité importante. Si on ne se célèbre pas nous-mêmes, qui le fera ? Certainement pas les soignants : ils ont pris le goût aux applaudissements, ils ont un melon…”

Pas conventionnel, et pas toujours très drôle. Notamment lorsqu'elle fait dire à Nathalie Baye: "Je suis une mère de..." Voire par moments vulgaire, comme elle le reconnaissait elle-même. Mais pas autant que Corinne Masiero, vêtue d'un costume de Peau d'âne ensanglanté. "C'est trop dégueu ? Je suis ménopausée..." Elle s'est ensuite mise entièrement nue avant d'annoncer les meilleurs costumes. De quoi trancher avec le ton d'une cérémonie très musicale et nostalgique, avec de nombreux hommages aux stars qui nous ont quittés ces derniers mois. Ce qui a fait dire à la maîtresse de cérémonie: "Claude Brasseur a dit un jour: Mon père est mort ? Je ne sais pas, je l'ai vu hier à la télé. C'est terriblement drôle. Est-ce que ça meurt, un acteur"

La cinquième nomination est la bonne pour Émilie Dequenne

Et le palmarès ? Sur base des premiers prix remis, ceux des espoirs (féminin pour la très jeune Fathia Youssouf pour Mignonnes et Jean-Pascal Zadi pourTout simplement noir), les premiers vainqueurs sont la diversité, le renouveau et l’humour.

Avec sept César (film, réalisation, film des lycéens, scénario, photo, rôle secondaire masculin pour Nicolas Marié et décors), Adieu les cons n'a laissé que des miettes, voire rien du tout, à la concurrence. Un triomphe pour Albert Dupontel, qui ne s'est pas déplacé pour recevoir les prix. Seul Adolescentes, récompensé trois fois, s'en tire avec les honneurs. Au contraire des Choses qu'on dit, les choses qu'on fait (un seul prix) ou Été 85, étrangement snobé.

Pour la Belgique, c’est aussi un jour de gloire. La cinquième nomination fut la bonne pour Émilie Dequenne, meilleure actrice dans un rôle secondaire pour Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait. Absente, elle a fait lire un mot pour remercier les votants: “Cela n’a pas dû être facile, vu les merveilles actrices qui m’entouraient. Certains rendez-vous qu’on reporte, quand ils se réalisent, deviennent évidents.” Virginie Efira n'a pas connu le même bonheur, battue par Laure Calamy, formidable dans Antoinette dans les Cévennes. Dommage, car elle porte admirablement sur ses épaules le grand triomphateur de la soirée, Adieu les cons

Palmarès

Film: Adieu les cons

Réalisation: Albert Dupontel pour Adieu les cons

César des lycéens : Adieu les cons

Premier film: Deux

Film étranger: Drunk de Thomas Vinterberg

Actrice: Laure Calamy pour Antoinette dans les Cévennes

Acteur: Sami Bouajila pour Un fils

Actrice dans un rôle secondaire: Emilie Dequenne dans Les choses qu'on dit, les choses qu'on fait

Acteur dans un rôle secondaire: Nicolas Marié dans Adieu les cons

Espoir féminin: Fathia Youssouf dans Mignonnes

Espoir masculin: Jean-Pascal Zadi dans Tout simplement noir.

Scénario: Albert Dupontel pour Adieu les cons

Adaptation: Stéphane Demoustier pour La fille au bracelet.

Documentaire: Adolescentes.

Court métrage d'animation: L'heure des ours.

Long métrage d'animation: Josep

Musique: Rone pour La nuit venue

Décors: Carlos Conti pour Adieu les cons

Photo: Alexis Kavychine pour Adieu les cons

Son: Yolande Decarsin, Jeanne Delplacq, Olivier Goinard pour Adolescentes

Montage: Tina Baz pour Adolescentes.

Costume: Madeline Fontaine pour La bonne épouse.