Ida laisse sans mot, sans voix, sous le choc d’une émotion pure, fruit d’une mise en scène lumineuse. Lumineuse, car si la notion même de mise en scène peut parfois apparaître floue voire nébuleuse, elle est ici tellement claire, tellement évidente, tellement idéale, qu’elle est éblouissante.

Ce qui frappe d’emblée dans une mise en scène, c’est la beauté de l’image. Le noir et blanc est ici sublime car il mélange un plaisir sensuel et la vérité de la matière, le rendu du tissu du voile de la religieuse comme la fine texture des petits flocons tombant sur un couvent qui a vécu des jours meilleurs.

La mise en scène, c’est également la gestuelle de la caméra. Ici, les plans sont fixes, immobiles, figés comme la vie dans un couvent où la mère supérieure a convoqué Anna, une jeune novice. Avant de faire ses vœux, elle souhaite que cette orpheline rencontre l’unique membre de sa famille. Anna n’a aucune envie de voir cette tante qui ne lui a jamais rendu visite, mais on ne discute pas avec la mère supérieure.

Plan suivant, on travelingue dans la ville et dans le temps, début des années 60 à la vue du modèle Wartburg. La jeune novice frappe à la porte de l’appartement. Sa tante l’accueille comme un contrôleur fiscal. D’ailleurs elle a une déclaration à lui faire : "Tu ne t’appelles pas Anna mais Ida. Ida Lebenstein. Tes parents étaient juifs. Ils sont morts pendant la guerre". Voilà, c’est fait, la tante plante la jeune fille. "Bien le bonjour au couvent, c’est pas tous les jours qu’on ordonne une nonne juive."

Quelques heures plus tard, la tante, calmée, vient chercher sa nièce à la gare et la ramène chez elle. Elle lui montre des photos de ses parents, leur parle de sa maman surtout. "Où sont-ils enterrés ?", se demande l’orpheline. Bonne question. La réponse, il faudra l’arracher à ceux qui savent, leurs voisins, répond la tante. Les interrogatoires, elle connaît. Le pays la surnomme Wanda la rouge depuis qu’elle a dirigé des grands procès vontre les ennemis du peuple. Les deux femmes prennent place dans la Wartburg.

On imagine le film qui va suivre : l’enquête tragique, la quête d’identité de l’adolescente, le choc émotionnel de sa tante retrouvant en quelque sorte sa sœur adorée à travers sa nièce, le combat idéologique entre Jésus et Lénine, la découverte de la vie hors du couvent…

Simultanément, le road-movie roule à travers les heures noires de l’histoire polonaise : les procès staliniens, les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, les relations entre bons catholiques et juifs traqués… Il y a tout cela, mais il y a autre chose encore, de bien plus fort car le film va beaucoup plus loin, on le pressent dans le cadre. Ce cadre carré de la pellicule originelle.

On est immédiatement frappé de la façon dont Pawel Pawlikowski l’organise, le compose. En effet, les personnages sont systématiquement cadrés en bas de l’image. Il y a toujours un espace vide au-dessus d’eux, parfois la moitié du cadre, comme un poids invisible pesant en permanence sur leurs épaules, insufflant une tension, une densité exceptionnelle. A la fin, ouverte, la caméra se libère, se met en mouvement, comme une femme qui fait ses choix en pleine conscience.

Dans ce carré, l’image est noir et blanc, sans doute pour mieux faire ressortir les nuances du gris. Il n’y a ici, ni bons, ni méchants; on peut être un bourreau et sauver des enfants. Avant de juger un homme, une nonne, il faut voir ce qui plane au-dessus de lui.

C’est en cela qu’"Ida" est du pur cinéma, ce que cette histoire transmet, aucune autre forme d’art ne pourrait le faire avec autant d’intensité, de limpidité. Tout à la fois, le scénario révélateur et dégraissé de Paweł Pawlikowski et Rebecca Lenkiewicz, la poésie de la jeune Agata Trzebuchowska et la rage de sa tante Agata Kulesza, la maîtrise inouïe du directeur photo Łukasz Zal, l’atmosphérique et coltranienne musique, la lumineuse mise en scène; de la fusion de ces talents à leur plus haut degré découlent 80 minutes touchées par la grâce. Indicibles, belles, poignantes, universelles, inoubliables.


Réalisation : Paweł Pawlikowski. Scénario : Paweł Pawlikowski, Rebecca Lenkiewicz. Image : Łukasz Zal, Ryszard Lenczewski. Musique originale : Kristian Selin, Eidnes Andersen. 

Avec Agata Kulesza, Agata Trzebuchowska, Dawid Ogrodnik… 1h19