Adaptant James Baldwin, Barry Jenkins signe un très grand film sur la communauté afro-américaine.

Tous les noirs américains sont nés à Beale Street à La Nouvelle Orléans. Et, qu’ils vivent à Jackson, Mississippi, à Harlem ou dans le Bronx, sont condamnés à y rester. Ecrivain et militant, James Baldwin a porté toute sa vie un regard radical sur la condition des noirs aux Etats-Unis. Dans son roman Si Beale Street pouvait parler, publié en 1974, il raconte une histoire d’amour tragique entre Clementine, alias "Tish", 19 ans, et Alfonso "Fonny", 22 ans. Ils sont beaux, jeunes, ils ont la vie devant eux. Sauf qu’on est à New York, en Amérique, et qu’ils sont noirs. Arrêté par la police, Fonny est accusé d’un viol qu’il n’a pas commis… Désormais, c’est derrière une vitre blindée que la jeune fille, enceinte, peut communiquer avec le futur père de son enfant…

Oscar surprise du meilleur film en 2017 pour Moonlight face à La La Land, mais grand perdant cette année (avec seulement trois nominations mineures), Barry Jenkins propose une adaptation sensationnelle du roman de Jenkins. Ce qui intéresse le jeune cinéaste black, ce n’est pas tant l’histoire en elle-même (assez abstraite, non située temporellement) que de décrire un milieu social et, surtout, les conditions du racisme ordinaire en Amérique. Car chez Baldwin, Jenkins prend tout : le romancier mais aussi l’activiste de la cause noire et de la lutte contre les discriminations raciales, sociales et sexuelles.


L’arbitraire de la justice américaine

Optant pour un montage éclaté, faisant appel, par moments, à des photos en noir et blanc tirées du réel, et pour une voix off très littéraire, Barry Jenkins brouille la temporalité pour nous raconter l’histoire tragiquement banale d’un couple ordinaire. Ce que montre le cinéaste, ce ne sont pas les grandes scènes attendues : le crime, l’arrestation, la prison, le procès… Ce qu’il filme est plus profond. Ce sont les bonheurs simples du quotidien, les moments en famille, l’amour naissant et le déchirement face à l’injustice.

Ce que met en scène If Beale Street Could Talk est en effet plus dur encore que le racisme ordinaire, que les humiliations quasi quotidiennes. Ce que disent Baldwin et Jenkins, c’est l’arbitraire d’une justice américaine préférant mettre en prison un noir que de chercher un vrai coupable. C’est une forme d’assignation de la communauté noire à rester là où la société américaine la cantonne, dans les clichés confortables de la pauvreté, de la délinquance… Un sujet déjà au cœur de Moonlight , qui abordait, lui aussi, une question très baldwinienne, en mettant en scène un jeune caïd des quartiers noirs de Miami ayant du mal à vivre son homosexualité.

Black is Beautiful

Pour nous faire ressentir la tragédie et l’injustice de ces personnages, Barry Jenkins nous invite à plonger à leurs côtés, au plus profond de leur être, par une série de gros plans face caméra des visages de ses acteurs, sublimes et déchirants : Kiki Layne (époustouflante dans son premier rôle au grand écran) et Stephan James (déjà vu dans Selma). Comme un écho contemporain au mouvement "Black is Beautiful" des années 60. Et c’est là toute la grâce et la grandeur de If Beale Sreet Could Talk, sa capacité, à travers le destin de ce couple tragique, à embrasser toute l’histoire du mouvement noir américain, pour montrer que le combat contre le racisme et l’arbitraire de la justice américaine ne se conjugue malheureusement pas au passé.

If Beale Street Could Talk / Si Beale Street pouvait parler Drame conscientisé De Barry Jenkins Scénario Barry Jenkins (d’après le roman de James Baldwin) Musique Nicholas Britell Avec KiKi Layne, Stephan James, Teyonah Parris, Regina King, Colman Domingo, Brian Tyree Henry… Durée 1h57.

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