EVOCATION

PAR FERNAND DENIS

On l’entendait venir de loin Philippe Noiret, et aussitôt sa voix réveillait autant de personnages, Alexandre le bienheureux, René Boirond le ripoux, le juge sans l’assassin, Julien Dandieu du “Vieux Fusil”, Alfredo le projectionniste de “Cinéma paradiso”, le major Delaplane de “La vie et rien d’autre” et tant d’autres. Dans “Tango” de Patrice Leconte, il ne portait pas de nom, tout le monde l’appelait: l’élégant. A Namur, où il était l’hôte d’honneur du festival voici quelques années, il était tiré à quatre épingles et même cinq, en comptant celle qui retenait sa cravate. Pas loin, on découvrait un petit P.N. brodé sur la poche de sa classieuse chemise à rayures. “Ce n’est pas du luxe, c’est mon goût de l’artisanat”, précisait-il alors. “J’aime bien la fréquentation des artisans. Je suis né, à Lille,dans une famille qui était dans le vêtement et j’aime avoir sur moi des choses faites par la main de l’homme, pas par une machine. J’aime aller chez mon chemisier, chez mon bottier, discuter du choix du cuir, de l’épaisseur de la semelle, est pour moi un moment très agréable, qui me fait du bien. ”

On l’aura compris, Philippe Noiret abordait ses personnages par leur costume. “Quand on dit l’habit fait le moine, il y a du vrai. L’habit permet de faire des allers-retours, entre l’extérieur d’un personnage et ce qu’il est à l’intérieur. Moi, je tâtonne jusqu’au moment où je sais quel vêtement mon personnage va porter. Par exemple, pour “L’horloger de saint Paul”, je me disais qu’il devait avoir des chemises à manches courtes, parce que tous les jours, à l’atelier, il enfile sa blouse d’horloger, et c’est emmerdant d’enfiler une blouse sur des manches longues. C’est un détail qui n’intéresse que moi, mais à partir de cela, je peux dessiner un personnage.”

Des personnages, Philippe Noiret en a dessiné 150 au cours d’une carrière qui a commencé , il y a pile cinquante ans, en 1956 avec “La pointe courte” d’Agnès Varda, qui préfigure la nouvelle vague. Une expérience qu’il croit sans lendemain, tout occupé qu’il est de travailler auprès de Jean Vilar au TNP.

Philippe Noiret fait partie de cette génération, comme ses amis Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle que Patrice Leconte réunira dans “Les Grands Ducs” qui se consacrent au théâtre et au cabaret et considèrent le cinéma ou s’enrichit leur ami Belmondo, comme le lotto. D’ailleurs, le cinéma ne sait que faire de cette silhouette un peu lourde, de cet air un peu goguenard. Certes, Louis Malle voit en lui un grand technicien de l’art dramatique pour son film zinzin “Zazie dans le Métro”.

Rappeneau en fait un châtelain un peu mou face à son épouse explosive, Catherine Deneuve dans “La vie de Château”. Mais c’est Yves Robert qui transforme Philippe Noiret en acteur populaire avec “Alexandre le bienheureux”.

A cette époque, fin des 60, début des 70, on vit l’âge d’or du star system. Belmondo , Delon, de Funès triomphent dans des longs métrages sur mesure. Philippe Noiret ne recherche pas lui, le succès à tout prix. “Le succès rassure car c’est un métier qui passe par le regard, par l’appréciation des autres. La tentation existe de vouloir rester propriétaire de cette situation”, nous disait-il lors d’un passage à Bruxelles.

Sous son air débonnaire, de bourgeois paisible, c’est le danger qui l’attire. Il ne craint pas le scandale. Et celui de “La grande bouffe” de Marco Ferreri a fait date dans l’histoire du 7e art. Il ne craint pas non plus de donner sa chance à de jeunes metteurs en scène.

C’est bien entendu, le cas de Bertrand Tavernier lequel parvint à monter son premier grâce au soutien de Philippe Noiret. Ils tourneront près d’une dizaine de films ensemble et Noiret tiendra le rôle principal dans cinq d’entre-eux et ceux ci sont fascinants à regarder, car on y voit l’étendue de sa palette d’acteur.

Car Noiret, ce n’est Gabin, Ventura ou Delon dont l’écran se sert de la personnalité, c’est un comédien capable d’incarner une multitude de personnages. La finesse comme la puissance du jeu sont particulièrement évidentes dans le cinéma de Tavernier.

Ainsi, dans “L’horloger de Saint-Paul”, c’est l’intériorité de son approche qui est saisissante, homme paisible à l’extérieur, il est en miettes à l’intérieur. En revanche dans dans “Que la fête commence”, il campe un régent insaisissable, amateur d’orgies mais d’une humanité inhabituelle par rapport à son rang, d’une grande intelligence politique et aux intuitions prérévolutionnaires. Face au criminel Galabru, il est le juge face à l’assassin. En notable, Philippe Noiret est tout à la fois fade et autoritaire, amical et menaçant, pour déstabiliser son adversaire et le pousser à la faute, à l’aveu.

Il était le juge, le voici assassin, éliminant les maquereaux de gamines noires dans “Coup de torchon”. Noiret le joue lâche, veule, fainéant. Mais c’est parce que tout le monde le croit capable de rien, qu’il peut se permettre tout. Gastronome, il y savoure les dialogues d’Aurenche. Enfin, dans “La vie et rien d’autre”, en commandant l’armée française, il est imposant comme le marbre, militaire jusqu’au dernier bouton de l’uniforme mais ébranlé par la présence d’une rencontre d’une femme. Noiret a mis tout son jeu, toute son âme pour faire vibrer ce film aux émotions brisées, à la colère contenue, à la bouffonnerie inattendue.

En fait, on s’en aperçoit. Ce n’est pas qu’il a peur de se laisser enfermer dans un personnage type, mais Philippe Noiret n’aime pas se répéter, faire la même chose. Il va donc étendre sa palette.

De toutes les façons. En se frottant à tous les genres. Du drame à la comédie, pétulante avec de Broca (“Tendre poulet”), féroce avec Chabrol (“Masques”) ou déjantée avec Jean-Marie Poiré (“Twist again à Moscou”). En se confrontant aux grands partenaires, de Romy Schneider dans “Le Vieux fusil” à Simone Signoret (“Etoile du Nord”). En se risquant à l’étranger, en Italie principalement auprès de ses amis Monicelli, Scola et surtout Rosi (“Trois frères – Oublier Palerme”). En faisant confiance aux auteurs, de Zurlini (“Désert des tartares”) à Philippe Blasband (“Un honnête commerçant”).

En fait, Philippe Noiret avait une règle. “Je me suis fixé peu de règles dans l’exercice de mon métier mais c’est une chose à laquelle j’ai été attentif : l’alternance. Alterner les genres, alterner les personnages, on doit pouvoir tout jouer, c’est même ce qui me régale. Comme tout le monde, j’ai beaucoup de contradictions en moi. Un goût du confort et de l’aventure. Une façon de vivre bourgeoise et un esprit anarchiste. C’est un des plaisirs de ce métier que de pouvoir se servir de ses contradictions.” Le cinéma français ne vient pas de perdre un vedette, une star, une collection de césars, mais bien un de ses plus grands acteurs.