La Belgique s'est dotée en 2013 d'une législation pour lutter contre les pirates somaliens, à laquelle la dernière touche sera mise dans les tout prochains jours. Ce lundi, La Libre a consacré un dossier sur le sujet (voir ici). A cette occasion, nous vous proposons, avec un peu d'avance, la critique du film Captain Phillips, qui sort ce mercredi.


Tom Hanks à la dérive, on l’a déjà vu dans “Apollo 13” (1995) ou “Seul au monde” (2000). Figure de l’Américain moyen et courageux face à l’adversité, le comédien de 57 ans était idéal pour incarner Rich Phillips, capitaine de la marine marchande des Etats-Unis, pris en otage par quatre pirates somaliens, en 2009, et consacré héros par les médias.

De même, Paul Greengrass s’imposait-il aux yeux des producteurs pour en réaliser l’odyssée. Le réalisateur britannique œuvre ici dans le sillage de ses précédentes adaptations de drames réels, “Bloody Sunday” (2002) et, surtout, “United 93” (2006). La comparaison avec ce dernier résume une décennie : “United 93” reconstituait, en effet, le détournement d’un des vols commerciaux, le 11 septembre 2001, et comment ses passagers en avaient provoqué la chute pour empêcher les terroristes d’atteindre leur cible.

Dans “Captain Phillips”, quatre crève-la-faim somaliens arraisonnent un navire marchand américain. Ils font bientôt face à l’US Navy et l’élite des forces spéciales : les SEAL’s, tombeurs de Ben Laden. Pour les Etats-Unis, plus question de laisser ne serait-ce qu’un civil américain périr entre des mains étrangères. Le film ressemble presque à un message adressé à tous les pirates et terroristes du monde : “Nous avons les moyens de vous faire tomber…”

Signant un thriller haletant, avec l’efficacité narrative qui fait merveille dans la trilogie “Bourne” (et déteint sur tout un pan du cinéma d’action depuis), Paul Greengrass semble cependant avoir épuisé les ressources de sa mise en scène, mêlant coup de caméra et montage en jumpcut. Il quitte le champ du réalisme sublimé pour une surdramatisation soulignée par une musique envahissante, copiant à son tour ceux qui l’ont plagié.

“Captain Phillips” survole rapidement les motivations de ces jeunes pirates, anciens pêcheurs devenus chasseurs de rançons au service de seigneurs de la guerre. Tout comme il ne livre de la réalité de la piraterie que des considérations générales. Il élude enfin une question : l’ampleur des moyens militaires et technologiques, mis en œuvre pour sauver un seul marin, ne coûte-t-elle finalement pas plus cher (en espèces sonnantes autant qu’en valeur symbolique) aux Etats-Unis que le prix de la rançon demandée ?

Dans les “Bourne”, Greengrass observait les dégâts psychologiques d’un supersoldat prototype. Dans “Green Zone”, il interrogeait les mensonges ayant mené à l’intervention américaine en Irak. Ici, comme nombre de ses pairs, il succombe à la fascination de l’efficacité militaire américaine : désincarnés, ses Navy SEAL’s sont des silhouettes fantomatiques, parfaites machines à traquer, à espionner et, in fine, à tuer, sans hésitation, ni état d’âme. Des centurions modernes, bras armés de la Pax Americana.

A l’image de cette infirmière, froide professionnelle interrogeant mécaniquement son patient, “Captain Phillips” est d’une maîtrise indéniable, mais sans âme, limitant son empathie à son protagoniste américain (dont le statut de “héros” fut contesté par son équipage). Le monde de 2013 est peut-être plus sûr pour l’homme occidental, comme le suggère le film, mais il n’en est pas devenu plus juste pour autant. Et, avec lui, le cinéma mainstream a perdu tout recul critique.

Réalisation : Paul Greengrass. Avec : Tom Hanks, Barkhad Abdi, David Warshofsky,… 2h14.