Portée par le Mississippi, une barge emmène deux gamins sur un îlot désert où se trouve leur trésor : un bateau coincé dans un arbre. Le spectacle est surréaliste, leur cabane extraordinaire. Mais, mauvaise nouvelle, il y a un squatter ! Qui peut bien se cacher sur ce bout de terre désert. A première vue, un genre de clodo, plutôt inquiétant, avec un serpent tatoué sur le bras, un flingue à la ceinture. A deuxième vue, l’homme, Mud, se révèle plutôt sympa, même fascinant quand on connaît son histoire. Celle d’un amoureux qui veut rétablir le contact avec sa belle. Il va d’ailleurs faire des deux gamins ses messagers. Et aussi celle d’un fuyard, recherché par la police et plus encore par la famille du gars dont il a refait le portrait, car il avait brutalisé son ex-petite amie. Parviendront-ils à remettre le rafiot à flots et à temps ? Voilà pour le suspense.

Sur cette base, vient s’échafauder une construction sur l’amour et quelques-unes des formes qu’il peut prendre. Parmi d’autres : l’amour usé des parents auquel le jeune Ellis se frotte tous les jours : son père veut rester vivre au bord du fleuve, alors que sa mère en a assez et veut s’établir en ville. L’amour pur qu’Ellis éprouve pour cette grande lycéenne de 18 ans. Il n’en a que 14, mais n’écoute que son courage quand elle est en danger. Il n’a qu’un cœur, qu’une parole. L’amour malédiction de Mud pour Juniper qui le lui rend par intermittence, pour son malheur.

Alors que la tension du thriller monte, la complexité des liens entre les êtres s’intensifie.

En deux films, "Shotgun Stories" et "Take Shelter", Jeff Nichols s’est imposé comme la figure de proue d’une nouvelle génération dont fait aussi partie Benh Zeitlin ("Les Bêtes du Sud sauvage").

Ce troisième film a de quoi surprendre, car on n’y trouve pas l’étrangeté qui le caractérisait jusque-là, cette façon métaphorique de capturer l’angoisse d’une époque en proie au dérèglement des êtres et des personnes. "Mud" renvoie au contraire à la tradition du récit initiatique façon Mark Twain, Tom Sawyer et Huckelberry Finn, à l’americana de John Ford, au romanesque inscrit dans les grands espaces comme ce cours d’eau majestueux. C’est un film qui surprend par son classicisme, sa distance avec la ville, avec la modernité; un film qui s’écoule à son rythme comme le fleuve et son monde captivant pour celui qui prend le temps d’observer le courant, les berges, les poissons, les habitants, pêcheurs et scaphandriers, les dangers.

Et puis, il y a l’amour dont il existe autant de facettes que de miroitements de la lumière sur la rivière, mais dont l’intensité n’est jamais aussi forte qu’au premier contact, à l’adolescence.

Et l’adolescence, ça peut durer toute la vie, Mud en a la preuve par la grâce de Matthew McConaughey, cet acteur qui nous a habitués au pire, pour apparaître d’autant plus lumineux dans le rôle de sa carrière.

C’est une autre dimension du talent impressionnant de Jeff Nichols : son sens du casting et de la direction d’acteurs. Après avoir révélé Michael Shannon - devenu son porte-bonheur, qu’on retrouve ici dans un petit rôle -, il offre une rédemption à McConaughey et dégote deux gamins parfaits, avec cet éclat d’enfance dans le regard.

Grand film d’aventure et fresque sentimentale, thriller policier et récit initiatique, Jeff Nichols concentre tout cela en trois lettres, "Mud", qui ont du souffle, de l’imaginaire, de l’éternité.


Réalisation, scénario : Jeff Nichols. Avec Matthew McConaughey, Tye Sheridan, Jacob Lofland, Reese Witherspoon, Sam Shepard… 2h10.