On appelle algohallucinose la sensation du membre perdu qu’éprouve une personne amputée. Mais le membre disparu a-t-il la mémoire du corps perdu ? C’est la belle idée qui sert de prémice à J’ai perdu mon corps, captivant film d’animation qui a décroché le Grand prix de la Semaine de la critique à Cannes en mai dernier, puis le Cristal du long métrage et le Prix du public au Festival d’Annecy.

Une main amputée "s’éveille" dans l’armoire d’un institut médical. Elle s’échappe et se lance à la recherche de son corps. Durant sa quête, la mémoire de son histoire lui revient. Ou est-ce Naoufel qui revit les sensations vécues avec sa main (parcourir la mappemonde quand il était enfant, des leçons de piano avec sa mère, enregistrer ses parents avec un petit magnétophone) ?

D’un récit simple avec un précepte autant que prétexte fantastique, le réalisateur Jérémy Clapin et son coscénariste Guillaume Laurant dessinent le portrait délicat d’un orphelin solitaire qui a essayé de surmonter les épreuves et de se forger un destin. Naoufel rêvait d’être pianiste et astronaute. Pourquoi est-il devenu livreur de pizza puis charpentier ?

Parallèlement, le récit intime de Naoufel accroche aussi, avec, notamment, une tentative de séduction d’une jeune bibliothécaire, Gabrielle. Entreprise à la fois touchante et maladroite - jusqu’à l’instant fatidique de l’accident, qui fera frémir plus d’un spectateur.

Si le récit est doublement linéaire - le cheminement de la main, la vie de Naoufel -, il n’en est pas moins rythmé. À hauteur de main, la traversée de Paris est semée d’embûches : il faut échapper aux pigeons, aux chiens, aux rats, attraper un métro, passer inaperçue, escalader des immeubles… Clapin est un conteur en images talentueux : fluidité, lisibilité. Il y a de l’action, du suspense, des vues magnifiques d’un Paris urbain contemporain - de l’art de rendre poétique le chancre d’une cité avec un igloo… Le trait précis et les couleurs confèrent à ce film une dimension naturaliste. Du début à la fin, le spectateur est main dans "la" main.

J’ai perdu mon corps Animation existentielle De Jérémy Clapin Scénario Jérémy Clapin et Guillaume Laurant, d’après le roman Happy Hand de Guillaume Laurant Avec les voix d ’Hakim Faris, Victoire Du Bois, Patrick d’Assumçao,… Durée 1h21.

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