Cinéma

Alors que son "Neruda" est toujours en salles, voici déjà le nouveau film de Pablo Larraín. Et difficile, a priori, d’imaginer deux films plus différents ! De la fantaisie débridée choisie pour raconter comment le grand poète chilien s’était créé une vie de fiction pour entrer dans l’histoire de la littérature, le cinéaste passe ici à une évocation très sobre de la façon dont se raconte l’Histoire officielle. Le Chilien revient en effet sur une date-clé du XXe siècle : le 22 novembre 1963, jour de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Ou plutôt sur les jours qui ont suivi.

Pour la première fois, le Chilien Pablo Larraín n’aborde pas l’histoire de son pays (au centre de tous ses films depuis "Tony Manero" en 2008) et tourne en anglais. Ce qui l’intéresse dans "Jackie", ce n’est pas échafauder une nouvelle théorie sur l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Mais plutôt d’observer l’événement du point de vue de la tragédie intime vécue par la femme qui se tenait à ses côtés ce jour-là dans une voiture décapotable de Dallas, celle qui a pris dans ses mains la tête éclatée de son mari…

Enchâssé dans le récit de l’interview que la Première Dame donna au magazine "Life" une semaine après les faits, le film dépeint Jackie sous toutes ses facettes. La femme dévastée évidemment, mais aussi celle qui veut écrire l’Histoire en s’inspirant de la mort de Lincoln pour offrir à l’ancien président des funérailles dignes de son rang, dont la solennité doit imprimer les mémoires. Cette même Jackie Kennedy qui, dans cette interview historique, inventa, pour parler du passage de JFK à la Maison-Blanche, le mythe de "Kamelot", d’après la comédie musicale inspirée des chevaliers de la Table ronde qu’adorait le président : "Il y aura à nouveau de grands présidents mais il n’y aura plus jamais un autre Camelot…"

C’est exactement sur cette façon dont on écrit l’Histoire en travestissant la réalité pour la rendre, sinon plus belle, plus grande, que se noue l’enjeu du film. Très actuelle en pleine ère Trump, la thématique fait écho à "Neruda". En racontant de façon très romancée la fuite du grand poète chilien Pablo Neruda face au régime fasciste du président Videla, Larraín abordait déjà cette question des rapports qu’entretiennent réalité et fiction dès lors que l’on raconte l’Histoire.

Dans "Jackie", Larraín ne pousse ceci dit pas aussi loin la mise en abyme. Il reste scotché au souvenir que l’on garde de ces journées de 1963. Avec son directeur photo Stéphane Fontaine, il retrouve notamment le grain des images d’archives de l’époque, dans un exercice de style que maîtrise parfaitement le cinéaste chilien. A chaque film, celui-ci repense en effet son travail sur l’image pour se mettre en concordance avec la période filmée…

Mais cette réflexion subtile sur l’Histoire en train de s’écrire ne serait rien sans une grande actrice capable d’embrasser la complexité de ce rôle de femme à la fois dévastée par l’horreur de ce qui est arrivé à sa famille et consciente de la marque qu’elle veut laisser. Portant entièrement le film sur ses épaules, logiquement nommée à l’Oscar, Natalie Portman livre une grande performance. Ou plutôt l’inverse de la performance hollywoodienne que l’on attend. Très sobre, elle incarne une Jackie toujours digne, conversant avec Bobby pour organiser l’enterrement, réconfortant ses enfants, errant hagarde, en robe du soir et cigarette à la main, dans les pièces d’une Maison-Blanche désormais déserte.

Dans son regard vide, on perçoit évidemment la douleur mais aussi la déchéance d’une femme de pouvoir froide et calculatrice. Qui, du jour au lendemain, n’est plus la Première Dame mais juste Jackie, qui doit faire ses valises pour laisser la place à Lyndon Johnson et son épouse…


© IPM
Réalisation : Pablo Larraín. Scénario : Noah Oppenheim. Photographie : Stéphane Fontaine. Musique : Mica Levi. Avec Natalie Portman, Peter Sarsgaard, Greta Gerwig, Billy Crudup, John Hurt… 1 h 40.