Paul Greengrass à la caméra et Matt Damon devant reprennent du service. C’est toujours efficace mais cela n’innove plus.

Au début des années 2000, la franchise Bourne fit entrer le cinéma d’action et d’espionnage dans le XXIe siècle : mise en scène et montage nerveux, anti-héros assassin victime de l’amoralité des services secrets, avec pour toile de fond l’avènement de la surveillance électronique mondialisée.

La première trilogie transforma Matt Damon en star de blockbuster, statut qui lui permit par ailleurs de continuer à naviguer entre les eaux du cinéma d’auteur. Elle força aussi James Bond à s’aligner, au profit de son nouvel interprète Daniel Craig : la scène d’ouverture du reboot "Casino Royal" était plus Bourne, Jason Bourne, que Bond, James Bond.

Passée une tentative de spin-off foirée avec Jeremy Renner ("The Bourne Legacy"), Jason Bourne himself revient, avec l’équipe de base : Doug Liman (réalisateur du premier opus) à la production, Paul Greengrass (épisode deux et trois) à la réalisation et Matt Damon bon pied bon muscle du haut de ses 45 ans. Et un "asset" bien nommé : Vincent Cassel en guise de tueur en service commandé. Tommy Lee Jones et Alicia Vikander enfilent, eux, les costumes des nouveaux cadres de la CIA. Inutile de spoiler qui est le plus tordu des deux : c’est écrit d’avance.

Le scénario est lui-même une redite. La CIA a un nouveau programme d’opérations secrètes. Bourne est dans la nature (hanté par les morts, il soigne le mal par le mal en faisant le coup de poing dans les zones troubles des Balkans). Ressurgit Nicky, ex-psy-profileuse de la CIA qui l’avait aidé naguère. Elle pirate les serveurs de l’agence, trouve des traces du passé de Jason mais se fait elle-même hacker et traquer, remettant l’agence et ses tueurs sur les traces de Bourne… qui doit fuir en avant - donc affronter ses poursuivants - plutôt que se cacher.

"I remember" ("Je me souviens") sont les premiers mots du film. Aveu en forme de parti pris narratif : ce "Jason Bourne" a si bonne mémoire des épisodes précédents qu’il navigue entre le déjà-vu et le best of. Tous les passages imposés de la franchise sont repris. La "caméra qui ne sait pas" et ses mouvements bruts, héritage de l’école documentaire où fut formé Greengrass, n’est plus un écho de l’environnement médiatique (le premier Bourne sorti un an après les attentats du 11 septembre 2001) : c’est un gimmick aujourd’hui éventé à force d’être surexploité. Si l’efficacité de l’ensemble demeure redoutablement efficace (pas un temps mort pour réfléchir aux incohérences…), ni le scénario ni la mise en scène n’innovent plus. Vous voulez du Bourne ? Vous aurez du Bourne. Mais faute d’être vous-même amnésique, vous devinerez cette fois avant la caméra et le héros où vous mène l’action.

L’avantage d’une franchise bien installée, c’est qu’on peut entrer dans le vif du sujet rapidement. En pleine manifestation sociale à Athènes, Greengrass nous décalque moins d’un quart d’heure après le début de film une scène de traque et de bastons urbaines nerveuse qui constituait le plat de résistance médian des films précédents. À peine le temps de souffler, on remet ça à Londres et Berlin (Bourne défie toujours espace-temps et frontières). L’incontournable course-poursuite finale double la mise à Las Vegas avec l’inclusion d’un blindé des SWAT qui ravage le Strand.

On pourra voir dans l’engin un signe de notre temps ultra-sécuritaire, où les polices se militarisent. Mais comme une allusion à Snowden ou l’inclusion d’un géant du web à la Zuckerberg, embrigadé par la CIA et la NSA pour espionner en masse les citoyens, ce "Jason Bourne" ne prend les enjeux du moment (entre autres le débat entre sécurité publique et libertés civiques) que comme comme toile de fond et prétexte à l’action. "Jason Bourne" à la sauce Greengrass-Damon reste une affaire qui fonce à tombeau ouvert. Mais elle ne dévie plus d’un poil de sa trajectoire. On a quitté l’auto-tamponneuse créative pour la Google Car en pilotage automatique.


© IPM
Réalisation : Paul Greengrass. Avec Matt Damon, Alicia Vikander, Tommy Lee Jones, Vincent Cassel,… 2h03