Louise Bourgoin et Jean-Hugues Anglade en éleveurs de chiens pas tendres.

Sandrine (Louise Bourgoin) n’a plus ni boulot ni appartement. Elle a même perdu sa caution faute d’avoir bien lu l’état des lieux. Retour à la case départ : Roubaix, la maison de sa mère (Anne Benoît), où squattent déjà sa sœur et son beau-frère dont la propre maison est toujours en chantier. Faute de mieux, Sandrine accepte de bosser dans le chenil que tient son oncle Henri (Jean-Hugues Anglade).

Elle commence par la base - nettoyer les déjections canines dans les cages - avant de découvrir les ficelles du métier : négocier les prix avec vendeurs et acheteurs, trafiquer les feuilles de vaccination, courir les marchés clandestins la nuit… Elle découvre aussi la rudesse de cœur et d’affaire d’Henri. Et s’endurcit par contagion, trouvant aux marges de quoi arrondir ses fins de mois.

On a déjà vu beaucoup de films sur la traite des êtres humains. A Cannes, on découvrait en même temps que "Je suis un soldat", "La loi du marché" de Stéphane Brizé, en compétition. Cette dernière s’applique ici à celui du trafic d’animaux. Laurent Larivière suit la même veine du cinéma social, filant la métaphore d’une vie de chien parmi les chiens.

Mais les mérites de "Je suis un soldat" sont ailleurs : c’est d’abord un portrait de femme, une jeune femme qui devrait profiter de la vie, être amoureuse ou amante, mère de famille ou femme active, ou tout ça à la fois. Mais qui se retrouve seule, paumée, Tanguy au féminin, qui ne peut même pas vivre aux crochets de sa mère, elle-même lessivée par une vie de labeur. "Je suis un soldat" n’est pas un film misérabiliste pour autant, encore moins moralisateur. Comme son titre l’indique c’est un film de combat : Sandrine résiste, ne courbe pas l’échine, encaisse les coups et les rend - elle a de la repartie. C’est, aussi, un récit qui flirte avec le thriller - il y a une tension latente qui soutient l’intrigue, ténue.

Et puis, les acteurs excellent. Louise Bourgoin, sèche et de plus en plus distante au fur et à mesure du film, fait plus que la composition facile d’une belle actrice en "sac". Anglade, en face, livre une performance comme il n’en avait plus donnée depuis des années. Méconnaissable avec sa barbe, dur, brutal, il incarne ce que Sandrine menace de devenir. L’oncle est sincère, au début, quand il lui affirme qu’il aimerait bien qu’elle reprenne son affaire. Et s’il la traite comme un chien, c’est sans doute que lui-même n’a jamais connu mieux.

Peut-être manque-t-il à la réalisation une touche d’inspiration, de vision en plus, ce petit frémissement qui métamorphoserait "Je suis un soldat" en très grand film. Mais, même en l’état, voilà une œuvre qui, dans cinquante ans comme dans un siècle, rappellera comment en vivait dans la France et l’Europe de 2015 et comment, même au sein des familles, l’argent et l’individualisme avaient pris le pas sur la solidarité, le chagrin et la pitié.


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Réalisation : Laurent Larivière. Scénario : Laurent Larivière, François Decodts. Avec Louise Bourgoin, Jean-Hugues Anglade, Laurent Capelluto,… 1h37


Louise Bourgoin : ""Je suis un soldat", est le film le plus politique que j’ai fait"

Le réalisateur Laurent Larivière a écrit le film et le personnage pour la comédienne, qui s’y est totalement impliquée.

Au contraire de Sandrine, l’antihéroïne qu’elle incarne dans "Je suis un soldat", Louise Bourgoin était tout sourire et détendue lorsque nous l’avons rencontrée fin septembre, au Festival de San Sebastián. Elle y présentait "Les chevaliers blancs", de Joachim Lafosse (qui sortira en janvier en Belgique). Deux œuvres différentes, mais où la comédienne endosse avec zèle des rôles dramatiques, contre-emplois avisés, et où elle a pour partenaire deux pointures du cinéma français, Vincent Lindon et Jean-Hugues Anglade.

"Je suis un soldat" est un film un particulier dans votre parcours, parce que Laurent Larivière l’a écrit pour vous.

Nous nous sommes rencontrés en 2011 sur un projet de pièce de théâtre. On avait beaucoup parlé ensemble et je lui ai inspiré ce personnage - même si je ne viens pas de Roubaix et que je n’ai jamais donné dans le trafic de chien (rires).

Où se situe l’inspiration alors ?

Je viens d’un milieu très bourgeois du côté de mon père et plus modeste - comme mon personnage - du côté de ma mère. Cela m’a rendu très tôt consciente des codes sociaux, ainsi que de l’injustice du déterminisme social. Mes parents ayant divorcé quand j’étais jeune, j’ai fait des allers-retours entre deux univers sociaux différents, dont j’observais les codes à distance. Cela m’a toujours fasciné à quel point on peut jauger des origines sociales de quelqu’un à des petits détails - de dire "en revanche" à la place de "par contre", de poser ses couverts dans son assiette. C’était la même chose pour Laurent. On s’est bien trouvés là-dessus. On a beaucoup parlé de Didier Eribon, qui a écrit "Retour à Reims"… C’est le point de départ de l’histoire de Sandrine.

Ce film vous a-t-il demandé beaucoup de préparation ?

Il y a une préparation sur l’apparence. Je me suis coupé les cheveux pour ce rôle, spécifiquement. Ce n’est pas un caprice de comédienne, mais quelque chose qui collait bien au personnage. J’ai accentué son côté sec. Et puis il y avait une préparation technique disons, dans le travail avec les chiens. Il y a plusieurs scènes physiques, et la chorégraphie de l’attaque du chien.

On sent aussi en permanence la fatigue de votre personnage. C’est juste une technique d’acteur ou de la mise en condition ?

Le tournage fut fatiguant. C’est un film fauché, tourné en trente jours. C’était intense. On avait aussi la pression des dresseurs et des maîtres des chiots. Certains valent près de 20 000 euros. Quand on les manipulait, tout le monde nous observait. Et je devais aussi les manipuler de manière un peu brusque, parce que mon personnage n’en a rien à foutre, il n’y a pas de mièvrerie dans son rapport aux chiens. Cela m’a influencé.

Il y a un lien entre "Je suis un soldat" et "Les Chevaliers Blancs". Ils abordent tous les deux des sujets qui imprègnent l’actualité. Est-ce un hasard de timing ou cela répond-il à une envie de comédienne ?

"Je suis un soldat", c’est clairement moi qui ai demandé à le faire et qui l’ai imposé à mon agent - qui s’y est impliquée. C’est un premier film et je voulais aider à monter ce projet fragile auquel je croyais. Quand à Joachim, il y avait le rêve de tourner avec lui. Mais ce sont deux films politiques. Sans doute les plus politiques de j’ai fait. Comme "La loi du marché" avec Vincent Lindon.

Précisément, vous avez été confrontée à Jean-Hugues Anglade et Vincent Lindon, deux comédiens de talents mais très différents. Comment la partenaire de jeu s’adapte à leur bagage ?

Dans le cas des "Chevaliers blancs", il y a une différence de taille par rapport aux faits réels, c’est que Emilie Lellouche, dont mon personnage est inspiré, était beaucoup plus active, plus dominante. Mais Vincent a un tempérament de leader. Il doit prendre les choses en main. Il a ça dans le sang. Je n’aurais pas pu être leader en plus de Vincent. Je me suis adapté en jouant la femme de l’ombre, qui œuvre un peu en sous-marin, un peu comme une première dame avec le président.

Et avec Jean-Hugues Anglade ?

C’est totalement différent. C’est un comédien très sensible, doux, très calme. Rien à voir avec son personnage. Il est à l’écoute. C’est un partenaire de jeu disponible, qui prend son temps et qui ne cherche à imposer quoi que ce soit.

Y a-t-il une volonté de casser votre image de "Miss Météo" de Canal + qui vous colle encore un peu à la peau ?

J’essaie de trouver une cohérence, de tourner dans des films avec un sujet, un propos. Je me suis tenue un peu à l’écart des grands films populaires. J’ai évité les comédies depuis quelque temps. Ce n’est pas évident : j’en reçois plein, mais j’ai un problème avec l’image de la femme que presque toutes les comédies renvoient. Ce sont des rôles très stéréotypés, souvent décevants. Tout le contraire de "Je suis un soldat" où il y a un vrai premier rôle féminin à défendre.