"Cherchez Hortense" ***

Vous avez l’air chiffonné !

Quelle belle formule. Elle va si bien à Jean-Pierre Bacri. C’est l’expression d’Aurore. Elle a un sens de la formule, Aurore. Comme les Inuits possèdent 100 mots pour la neige, elle a une liste interminable de formules pour différencier les sourires. En fait, c’est justement Bacri qui l’a lancée sur cette voie. Elle a lu son article sur les sourires en Asie.

Reprenons les choses dans l’ordre. Bacri incarne un spécialiste de la Chine qui coache les chefs d’entreprise français désireux de prendre pied sur le marché asiatique. Il vit avec Iva (Scott Thomas), metteuse en scène de théâtre, ils ont un fils, Noé, une dizaine d’années, du répondant à revendre. Bacri a encore ses parents. Moins il voit son père, mieux il se porte. Et Aurore là-dedans ? Une femme, plus jeune, qu’il croise au bistrot, à la librairie, sans même la voir. C’est elle qui l’a vu. A cause de son air chiffonné.

Quand une tuile vous tombe la tête, la deuxième ne tarde jamais. La tuile, c’est sa belle-sœur qui lui a demandé d’intervenir pour Zorica, sa meilleure amie menacée d’expulsion. C’est que le père de Bacri, haut fonctionnaire au Conseil d’Etat, a le bras très long. Mais Bacri préférait encore placer son argent chez Dexia que de lui demander un service.

Et il n’y a pas que cela qui le chiffonne, sa femme rentre de plus en plus tard. Certes, sa pièce est en plein filage mais ça ne l’empêche pas de penser qu’elle file du mauvais coton par ailleurs. On ajoutera que son meilleur ami déprime grave et on va s’arrêter là, car il y a suffisamment de quoi être chiffonné.

Le film de Pascal Bonitzer est à l’image de son titre, clair et simple, on est persuadé de savoir où l’on va et c’est pas du tout là qu’on arrive. Attendez de faire la connaissance d’Hortense !

C’est un film complexe mais pas compliqué, sauf pour les scénaristes. Il met en scène un milieu intellectuel, mais il n’est jamais prise de tête. Cela parle de sujets graves - les sans-papiers, le divorce, la relation père-fils, les puissances émergentes, la mid-life crisis, le communautarisme sexuel, la cuisine japonaise - mais à la façon d’un film choral. On ne voit pas forcément le lien entre les sujets jusqu’au moment où tout s’éclaire, où Bacri perd son air chiffonné.

Avec Bonitzer, ça passe ou ça casse, "Encore", " Rien sur Robert", ça passait très bien. "Petites coupures", " Je pense à vous", ça passait beaucoup moins. "Cherchez Hortense" passe comme une fleur, légèreté et fluidité.

Bien écrit, bien dialogué, bien joué avec en tête : Jean-Pierre Bacri. Il ne tourne qu’un film par an, mais c’est le bon. "Avant l’aube", l’an dernier, il était impeccable. "Cherchez Hortense", re-impeccable, chiffonné à la perfection. Il ne faut pas beaucoup de scènes à Kristin Scott Thomas pour donner de la chair à son personnage. Même chose pour Claude Rich, imprévisible. Et Isabelle Carré est la meilleure actrice française. Même le casting est irréprochable.

Bref, on en sort avec le sourire (celui du gars qui a vu un bon film et se sent reboosté). Avec les sourires, même (d’un Paris filmé avec élégance, d’une musique qu’on aimerait réentendre, d’un article sur les sourires d’Alain de Sacy qu’on aimerait lire).

Réalisation : Pascal Bonitzer. Scénario et dialogues : Agnès de Sacy, Pascal Bonitzer. Image : Romain Winding. Musique : Alexei Aigui. Avec Jean-Pierre Bacri, Kristin Scott Thomas, Isabelle Carré, Marin Orcand Tourres, Claude Rich 1h40