Cinéma

Sur une photo du mythique studio Harcourt, en 1948, Jean-Pierre Mocky a une gueule de jeune premier. Avec sa coupe rockabilly avant l’heure, il est déjà rebelle et hors norme. Né Jean-Paul Mokiejewski, officiellement en 1929 (alors qu’il serait né en 1933 : son père a vieilli son âge en antidatant sa naissance), d’origine polonaise, il fut le plus jeune bachelier de France à quinze ans.

Enfant, il fait une apparition comme figurant dans Les Visiteurs du soir de Marcel Carné en 1942, puis débute comme acteur dans L’Affaire du collier de la reine (1946), de Marcel L’Herbier, et dans Orphée (1949), de Cocteau, avant de devenir assistant de Fellini sur La Strada et de Visconti sur Senso (si on croit sur parole ce grand affabulateur).

Adeptes des coups de gueule

A quatre-vingt-six ans tout juste célébrés, début juillet, il restait un bon client pour les plateaux de télévision, sans langue de bois, adepte des coups de gueule et des saillies. En 2015, encore, sur le plateau de On n’est pas couché (France 2), il mettait sans ambages dans le même sac, Michael Haneke, Jacques Audiard et les frères Dardenne, qualifiés d’“emmerdeurs opportunistes”. Mais comme certaines vieilles gloires de la chanson française – tel Dick Rivers, disparu en avril, qu’il avait fait jouer dans La Candide Madame Duff (1999) et Le Furet (2003) –, le nom de Mocky ne dit sans doute plus grand-chose aux cinéphiles de moins de trente ans.

S’il a fréquenté Claude Chabrol, François Truffaut et Jean-Luc Godard, il ne fut pas un membre de la Nouvelle Vague. D’aucune école, d’aucune coterie, le cinéma de Mocky n’appartenait qu’à lui. Comme Chabrol, il a fait preuve, contre vents et marées, d’une remarquable productivité : quelque soixante films en autant d’années de réalisation, soit une moyenne d’un film par an. Comme Chabrol, encore, il a alterné succès et échec. Sa force fut d’avoir toujours trouvé le moyen de tourner, au risque d’accoucher sur le tard de films trop foutraques, fauchés et/ou anarchiques pour toucher un large public. Une des dernières salles à montrer ses films était sans surprise Le Brady, à Paris, qu’il avait acquise en 1994.

Un réalisateur grinçant

Ses trente glorieuses à lui ont couru de 1958 à 1988, du scénario de La tête contre les murs – confié à Georges Franju par des producteurs méfiants – au Miraculé (1987), il a scruté dans ses meilleures années et ses meilleurs films, avec un sens de la bouffonnerie, une douce anarchie et une once de singularité, un art de la caricature et un ton grinçant, aussi, les hauts et les bas, les failles et les fêlures de la société française. Tout y a passé : la politique, la finance, la religion. Bref : les institutions.

En dénonçant la corruption et l’arrivisme, il a pu flirter parfois avec le populisme libertaire de comptoir, façon “tous pourris”. Mais dans la France de de Gaulle, il était le fou du général. Il aurait pu être censuré, mais le public plébiscitait ses comédies populaires – un qualificatif pas encore pourri par les recettes faciles des exécutifs de télévision et les castings prémâchés. Il a livré dans son cinéma quelques beaux personnages d’utopistes, comme le Saint-Just de La Grande lessive (1969) qui veut libérer la population de l’emprise de la télévision ou le Cheminade de L’Étalon (1970) qui fournit à l’ensemble de la société son service d’étalon pour femmes mariées.

Il a tourné avec le gros de la crème des acteurs français d’après-guerre. Jacques Charrier et Charles Aznavour (Les dragueurs, 1959), Michael Lonsdale, Francis Blanche (Snobs !, 1961), Bourvil (Un drôle de paroissien, 1963), Michel Simon, Michel Galabru et Michel Serrault, qui sera un de ses fidèles (L’Ibis rouge, 1975). Philippe Noiret (Le Témoin, 1978), Eddy Mitchell (A mort l’arbitre, 1983), Jeanne Moreau (Le Miraculé, 1987), Catherine Deneuve (Agent trouble, 1987), Jane Birkin et Sabine Azema (Noir comme le souvenir, 1995).

Sans fioriture

Son style, sans fioriture ni naturalisme, s’appuyait sur le sujet, les situations, les acteurs. Ce n’était ni un formaliste, ni un homme de recettes. Le critique Serge Daney le résumait comme “un cinéaste du trait, un excellent dessinateur qui filme comme on “croque” : une tirade, une action, une silhouette”. Presque brut de décoffrage, tendance qui s’accentua avec le temps, faute d’argent et plus que jamais sans désir de compromission. Si ses derniers films étaient inégaux – et, souvent, sans notoriété au-delà du cercle des irréductibles mockyphiles –, leurs sujets restaient remarquablement en prise avec l’époque : l’euthanasie (La Bête de miséricorde, 2001), le tourisme de masse (Touristes ? Oh yes !, 2004), l’endettement des ménages (Crédits pour tous, 2011), la diffamation politique (Calomnies, 2014).

Faute de mieux, le Mocky des années 2000 travailla surtout pour la télévision, notamment avec la série Myster Mockyprésente sur la chaîne 13e RUE, sur le modèle de la série produite par Alfred Hitchcock. Unique et singulier dans le paysage cinématographique français, tout autant que dernier représentant d’un cinéma inventif et pluriel pré-Canal + et TF1, Mocky a dû se sentir un peu seul, sur ses dernières années, face aux nouveaux chiens de garde et nouveaux réacs, perplexe entre Macronie et “gilets jaunes”. Pour une fois, il n’a pas eu le dernier mot.

© AFP