La moustache sera toujours là. «Grâce à elle, j'ai perdu cet air foncièrement hypocrite que j'avais auparavant. J'étais trop longitudinal et cela a un peu horizontalisé mon apparence», sourit Jean Rochefort, ce grand Breton né dans les Côtes d'Armor, voici 74 ans. Confortablement installé dans un club en cuir du prestigieux Hôtel Meurice, rue de Rivoli à Paris, entre un sapin de Noël d'appellation contrôlée et l'expresso de circonstance, l'homme est disposé à répondre aux questions après avoir eu la politesse de remercier les journalistes qui s'étaient déplacés pour le rencontrer. Elégant dans l'âme et le geste, toujours prêt à faire un bon mot, à sanctifier Antoine de Caunes ou Benoît Poelvoorde, à s'emballer pour la beauté des femmes vieillissantes, voire à s'affoler pour une mèche blanche sous une chevelure acajou, l'acteur garde son légendaire sens de l'humour et s'octroie quelques fous rires communicatifs. Propriétaire d'un petit château, à deux pas de Rambouillet, décoré avec une sobriété tout appropriée, Jean Rochefort possède aussi quelques chevaux, sa grande passion comme chacun le sait depuis ses commentaires en direct d'Athènes, ses déboires financiers et ses divorces.

Assis sur une longue carrière cinématographique, de «L'horloger de Saint-Paul» de Bertrand Tavernier à «L'homme du train» de Patrice Leconte, Jean Rochefort fut surtout l'incandescent mari de la coiffeuse et l'amant désarmant d'Anny Duperey. Conscient, depuis peu, de sa popularité, il déclare: «Je suis devenu le compagnon des gens, depuis toutes ces décennies. J'ai été le bourgeois des années 70 avec une maîtresse gratifiante, un barbecue dans la résidence. J'ai étreint quelques stars dans ma vie.» Un rôle pourtant manque à son palmarès, celui de Don Quichotte, auquel il a dû renoncer pour des raisons de santé. Entamé en septembre 2000, le film de Terry Gilliam n'a finalement pu être réalisé. Quatre ans plus tard, la blessure est toujours ouverte et secrète.Depuis, Jean Rochefort qui, lors de notre première rencontre, portait des bottillons de cuir d'un extrême raffinement, se balade souvent en baskets, lesquelles lui ont déjà été offertes par... Meg Ryan. «Après Don Quichotte, je ne marchais pas bien. Un jour, alors que j'étais au Festival de Cannes, je reçois un colis contenant une paire de baskets et un petit mot: Love, Meg. J'ai dit, j'arrête tout! Ce n'est pas la peine de continuer à travailler. Je suis au sommet! Je téléphone à mon ami Antoine de Caunes pour lui demander comment expliquer qu'une star mondiale, avec un box office pareil, envoie une paire de godasses à un vieil acteur hexagonal. «Que tu peux toujours courir...», me répond-il.» Et Rochefort de répéter, ironiquement pensif, «Love, Meg. Quel aboutissement de carrière...»

L'homme n'a pas raccroché pour autant. Entre films réalisés ou en cours, il arrive à Bruxelles pour interpréter des sketches de Fernand Raynaud sur des musiques d'Erik Satie. Petite note personnelle de l'acteur, le titre, inspiré du sketch «Heu-reux!» devient «Heureux?» avec une nuance interrogative d'importance. Le comique populaire était-il heureux? Jean Rochefort n'en est pas sûr et tient à réhabiliter cet homme qui a tant souffert de ne pas se sentir aimé par les gens du métier. Parti à 47 ans, Fernand Raynaud a percuté une bétaillère alors qu'il pilotait un coupé Rolls Royce, une mort qui en dit long sur le sens d'une vie dont on ne sait toujours pas si la chute fut accidentelle.

Pour avoir bien connu Fernand Raynaud et l'avoir côtoyé dans les années 50 au Théâtre des Trois Baudets, cabaret que fréquentaient aussi Brel, Barbara ou Raymond Devos, Jean Rochefort a souhaité lui rendre hommage avec des incontournables tels que «Allô, tonton, pourquoi tu tousses?», «La 2 chevaux de ma soeur» ou «Le plombier», accompagné sur scène par le musicien Bruno Fontaine.

«J'ai choisi les textes qui pouvaient le mieux servir l'auteur, le spectacle et les musiques d'Erik Satie puisqu'il s'agit de deux auteurs que j'ai voulu mettre en famille, deux drolatiques abritant leurs cicatrices derrière l'absurde et le cocasse. Fernand étant une victime permanente. Erik Satie, victime de la société lui aussi, était d'une absurdité géniale. Il choisissait la voie du désespoir avec courage. Pourquoi le point d'interrogation? Car il y a des choses très fortes dans le malaise mais le rire est là. Dans le plombier, Beckett est là, Ionesco est là. Les personnages de Fernand Raynaud ne s'en sortent jamais, ils sont foutus à vie à la fin du sketch, ce qui les rend bouleversants et terriblement humains.»

Cependant, entre Jean Rochefort et le théâtre, les relations ne sont pas toujours au beau fixe: «Le théâtre me bouffe, me dévore. Je lui en veux toujours autant car j'ai l'impression qu'il raccourcit le temps qui m'est imparti. En effet, rien n'existe pour moi quand je joue au théâtre en dehors des deux heures où je suis sur scène et je lui en veux de me bouffer le reste de l'existence qui m'appartient», explique ce désespéré généreusement utopique pour qui monter sur scène angoissé est tout simplement la moindre des politesses.

Au grand écran, on devrait bientôt retrouver l'acteur dans «L'Eurostar» au titre provisoire. «C'est une histoire d'amour entre une Anglaise, jouée par moi, et un Français joué par Charlotte Rampling», plaisante à nouveau le comédien, heureux et craintif à l'idée de jouer avec une actrice qu'il considère comme l'archétype de la séduction vieillissante. «J'ai tellement d'émotion lorsque je vois une belle femme vieillir. J'ai la libido en fusion», explose-t-il alors dans un éclat de rire allant crescendo.

Entre la pièce jouée de janvier à mai 2004 à la Comédie des Champs-Élysées à Paris et sa venue à Bruxelles, Jean Rochefort a également commencé le tournage d'«Un instant fragile», film sur la nécessité du vieillard, «un homme qui a un pace maker, deux hémorragies cérébrales et qui survit. On nous cache vite maintenant. Dès qu'on traîne un peu, qu'on n'a plus le bon dentifrice, qu'on ne mange pas le bon yaourt, on n'en veut plus de pépé.» Une angoisse personnelle? «Je crois que je serais capable de fuir par tous les moyens. Etre indésirable, c'est terrible... Mais pourquoi me demandez-vous cela?»

Bruxelles, du 11 au 15 janvier à l'Auditorium 44.Infos.:02.218.27.35. ou www.adac.be ou 02.507.82.22.

© La Libre Belgique 2005