Jeanne Dielman marque un jalon dans l’histoire du cinéma belge. On moque souvent sa longueur et sa lenteur - on se souvient ainsi qu’aux Magritte 2019, présentés par Alex Vizorek, la célébrissime scène de Delphine Seyrig épluchant des pommes de terre apparaissait quand un récipiendaire se faisait trop long dans son discours de remerciements. De l’autre côté du spectre pourtant, le film de Chantal Akerman est cité comme référence par de nombreux cinéastes, comme l’Américain Gus Van Sant ou le Taïwanais Tsai Ming-liang, dont le dernier film Days emprunte beaucoup à Jeanne Dielman .

Mais qui a réellement vu Jeanne Dielman ? Pour les cinéphiles curieux, la Cinematek a la bonne idée de ressortir à Flagey en version restaurée ce grand film féministe, réalisé en 1975 par une jeune cinéaste de 25 ans. Une vraie expérience de 3h20, dont on ne peut profiter pleinement qu’au grand écran.

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Le temps de comprendre

Jeanne Dielman est d’abord marqué par sa longueur. Que l’on retrouve dès le titre complet du film : Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles. Lequel pose d’emblée le projet d’Akerman : proposer une description objective du quotidien d’une femme au foyer. Encore inspirée par le cinéma expérimental qu’elle a découvert à New York, où elle a fait ses débuts, la cinéaste belge n’hésite pas à jouer sur l’étirement des plans. Un rythme qui risque de dérouter le spectateur du XXIe siècle, habitué à des montages de plus en plus stroboscopiques.

Mais il faut accepter de rentrer dans cette temporalité particulière. Car c’est bien par cette volonté d’étendre le temps qu’Akerman parvient à rendre compte d’une existence, celle d’une femme malheureuse, Jeanne Dielman donc. Un rôle confié à la Française Delphine Seyrig, la star française disparaissant rapidement derrière le personnage.

Dans son premier court métrage, Saute ma ville en 1968, Akerman mettait en scène une jeune femme agitée dans un petit appartement, finissant par faire sauter celui-ci. Jeanne Dielman est une variation sur le même thème, celui de l’aliénation de la femme, central de sa filmographie. Jeanne, avouait Akerman, est en effet inspirée par sa mère adorée Natalia, rescapée des camps de la mort décédée un an avant le suicide de la cinéaste, en octobre 2015.

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Le temps de la cuisson des pommes de terre

Le regard sur cette ménagère peut sembler cruel. Akerman décortique en effet méticuleusement le vide de cette existence réglée comme du papier à musique, jusqu’au déroulement des passes de cette Belle de jour. Veuve depuis six ans, Jeanne subvient en effet à ses besoins et à ceux de son grand fils en recevant des messieurs chez elle (avec un clin d’œil d’Henri Storck dans le rôle d’un des clients). Le temps de cuire les pommes de terre, la petite affaire est réglée. Mais que se passe-t-il le jour où les pommes de terre sont trop cuites ? Si l’on a retenu la scène d’épluchage de pommes de terre, c’est qu’elle est pivot. Située au milieu du film, elle marque le moment où tout commence à se fissurer dans l’existence de Jeanne.

Akerman use de l’illusion d’un film en temps réel pour mettre en scène la répétition des gestes ordinaires. Ainsi, le cliquetis de ces interrupteurs, que Jeanne tourne pour éteindre les lampes à chaque fois qu’elle sort d’une pièce, tel un métronome rythmant sa vie morne. Mais, par la grâce du montage, ces gestes répétitifs finissent par acquérir un sens nouveau. À travers l’objectivité du regard et la radicalité de la mise en scène - une succession de plans fixes décrivant froidement le quotidien de Jeanne Dielman -, Chantal Akerman dresse un époustouflant portrait psychologique.

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Un cri féministe

Pour faire pénétrer le spectateur dans l’univers de son personnage, Akerman choisit l’ultra-naturalisme. Lequel passe notamment par une utilisation constante des marques : Soubry, Artic, Valois, Planta, Panzani, Ajax, CGER… Ce qui, 45 ans plus tard, confère une dimension quasi sociologique au film, qui nous replonge dans un Bruxelles (Molenbeek en l’occurrence) qui n’existe plus…

Alors oui, 3h20 quasiment sans dialogues (ou d’une banalité à pleurer), c’est long. Mais peut-on s’ennuyer en regardant un corps évoluer dans l’espace ? Jeanne Dielman est un film exigeant, certes, mais pas chiant. L’ennui que l’on peut ressentir est justement le sujet du film. C’est celui-ci qui nous permet d’entrer en empathie avec cette femme ordinaire, qui devient héroïne dans son geste final, radical mais émancipateur.

Jeanne Dielman est en effet avant tout un grand film féministe. En mettant en scène un quotidien qui se détraque imperceptiblement, Akerman filme la libération d’une femme qui, en retrouvant goût au plaisir, au désir, finit par refuser l’aliénation que lui impose une société patriarcale qui réduit la femme à une succession de gestes ménagers.

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Jeanne Dielman Drame du quotidien Scénario & réalisation Chantal Akerman Photographie Babette Mangolte Montage Patricia Canino Avec Delphine Seyrig, Jan Decorte, Henri Storck, Jacques Doniol-Valcroze… Durée 3h21

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