Des enfants, des initiations, des bribes d’histoires contemporaines… La sélection du 71e festival du film de Berlin est ancrée dans son temps et la réalité sociale ou géopolitique – fruit de son origine au temps de la guerre froide.

L’an dernier, la 70e édition anniversaire de la Berlinale a pu se tenir in extremis avant le confinement. Option impossible cette année, la pandémie s’éternisant. Le festival se doublant aussi du premier marché du film de l’année, essentiel pour l’industrie du cinéma et la diffusion des films, les responsables ont pris l’option de maintenir une édition sous une forme virtuelle pour les professionnels, du 1er au 5 mars, avec, si tout va bien, des projections publiques du 9 au 20 juin. Sa sélection resserrée est dénuée de grosses machines commerciales, rétives aux avant-premières numériques, mais le pedigree cinéphile des quinze films en compétition et des onze hors compétition, est des plus respectables.

"Les films parlent souvent du présent" a annoncé en préambule Carlo Chatrian, directeur artistique de la Berlinale. Mais, si "les films de cette année peuvent paraître sombres, leurs auteurs n’ont pas perdu leur foi dans l’humanité" a-t-il souligné. "On peut dire que les bouleversements de 2020 ont amené les réalisateurs à tirer le maximum des circonstances afin de créer des œuvres profondément personnelles."

Des stars et des habitués

Parmi les films retenus par les programmateurs, on retrouve de nombreux auteurs déjà passés ou découverts par la Berlinale.

C’est parmi les films hors compétition que l’on trouve le plus de stars : Michael Caine dans Best Sellers de la Canadienne Lina Roessler, Michelle Pfeiffer dans French Exit d’Azazel Jacobs, Jodie Foster, Tahar Rahim et Benedict Cumberbatch dans The Mauritanian de Kevin Macdonald, voire, même Tina Turner, à travers le documentaire Tina que lui consacrent Dan Lindsay et T. J. Martin.

En Compétition, on découvrira notamment Albatros, nouveau film de Xavier Beauvoix où Jérémie Renier incarne un policier confronté à une quête personnelle. La Française Céline Sciamma, révélée naguère à la Berlinale avec Tomboy (2011), y montrera cette année Petite Maman, où elle revient au thème de l’enfance. Le film a été écrit durant l’été 2020 en pleine pandémie et tourné cet automne.

Autre auteur révélé à Berlin avec son premier film, en 2009, le Roumain Radu Jude y est retenu pour la deuxième année consécutive avec un film sur la Roumanie contemporaine, Babardeală cu buclucsau porno balamuc (Bad Luck Banging or Loony Porn), qui a pour toile de fond l’industrie pornographique. Bence Fliegauf, réalisateur hongrois, au cinéma atmosphérique, avait présenté en 2003 son premier long métrage, Forest. Il revient avec une suite, Forest I See you Everywhere.

Le Coréen Hong Sang-soo est de retour à la Berlinale pour la deuxième année consécutive. Enchaînement obligé, dira-t-on, dès lors que son nouveau film, Introduction, se déroule en partie dans la capitale allemande. Le volet asiatique du festival est complété par Guzen to sozo (Wheel of Fortune and Fantasy) du Japonais Ryusuke Hamaguchi, nouvelle figure en vue du cinéma nippon.

Comme l’a rappelé Carlo Chatrian, la Berlinale a toujours accordé une attention au cinéma iranien. Cette année, le festival sélectionne Ghasideyeh gave sefid (Ballad of a White Cow) de Behtash Sanaeeha et, Maryam Moghaddam, qui marque les débuts à la réalisation de la seconde, qui y tient aussi le rôle principal. Le film, selon Carlo Chatrian, aborde des thèmes chers au cinéma iranien – ou à son plus fidèle représentant à la Berlinale Asghar Farhadi, : culpabilité et expiation.

À la croisée des cinémas de Miguel Gomez et d’Otar Iosseliani, promet Carlo Chatrian, le Géorgien Alexandre Koberidze présente son deuxième film, What Do We See When We Look at the Sky ?, après le remarqué Let the Summer Never Come Again.

Quatre films allemands

L’acteur allemand Daniel Brühl (révélé dans Goodbye, Lenin ! en 2003) est passé également derrière la caméra : son premier film Nebenan est un portrait de "son" Berlin. À l’opposé, Dominik Graf, vétéran du cinéma allemand, riche d’une carrière de 45 ans au cinéma et à la télévision, est sélectionné avec l’adaptation du roman d’initiation Fabian d’Erich Kästner, où l’on reverra notamment l’excellent Tom Schilling (Werk ohne Autor). Ich bin dein Mensch (I’m Your Man) de Maria Schrader revisite la comédie romantique sous l’angle à la fois féministe et fantastique, puisqu’un homme supposé "parfait" est conçu pour rencontrer l’idéal d’une femm. 

La quatrième entrée allemande de la compétition est un documentaire Herr Bachmann und seine Klasse (Mr Bachmann and His Class) de Maria Speth dont la proposition (suivre un instituteur et sa classe d’adolescents aux origines diverses) n’est pas sans évoquer Être et avoir de Nicolas Phillibert qui fit sensation au Festival de Cannes en 2002.

Le volet "historique", qui fait partie de l’ADN de la Berlinale, est porté cette année par plusieurs films. Le bien nommé Memory Box de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige revient au travers des souvenirs de trois générations de femmes sur l’exil – ici celui de la communauté libanaise au Canada. Natural Light, premier film de Dénes Nagy (dont les courts métrages ont été remarqués à Cannes, notamment), devrait, promet Carlo Chatrian, proposer un regard neuf sur le front de l’Est, durant la Seconde Guerre mondiale, à travers les yeux d’un officier hongrois, intégré dans les forces allemandes chargées de combattre les partisans soviétiques dans les territoires occupés. Una Pelicula de policias d’Alonso Ruizpalacios, dont c’est la troisième sélection berlinoise, saisit l’histoire en direct, dans la violence criminelle des rues de Mexico. 

Hors compétition, cette prise directe sur le présent sera complétée par Courage, d’Aleksei Paluyan, documentaire sur la mobilisation politique en Biélorussie, et un film sur la question écologique, Wer Wir Waren de Marc Bauder. En français : Qui nous étions – ce que la Berlinale observe chaque année.