Cinéma

Une fois par semaine, une infirmière, un conducteur d’ambulance, une gymnaste et son entraîneur se réunissent dans un club très étrange, une troupe d’acteurs amateurs qu’ils ont baptisée de façon ironique "Alpes". Car peut-on remplacer, ne fût-ce qu’en s’appropriant le nom, une montagne ? Sous la férule de leur chef "Mont Blanc", tous les quatre ont choisi de venir en aide aux personnes venant de perdre un être proche. Comment ? En jouant pour eux le rôle de la personne décédée...

L’idée est généreuse : permettre d’accepter peu à peu la perte et de faire son deuil. D’autant que les quatre premières séances sont gratuites... Travaillant dans la plus complète illégalité, le groupe "Alpes" mène des recherches poussées pour incarner les disparus, afin de rendre crédible le moindre détail. Les futurs rôles sont choisis à l’hôpital ou dans l’ambulance, en posant aux mourants des questions sur leur vie et leurs goûts du style : "Quel acteur préférez-vous ?"

Improbable point de départ que celui d’"Alpes" de Giorgos Lanthimos, jeune réalisateur grec qui signe ici un 4e long métrage tout aussi radical que les précédents (dont "Canine" en 2009). Non pas radical dans sa réalisation, qui ne cherche pas les effets de manche, au contraire, mais dans l’exploration d’un univers personnel très étrange. Univers qu’il décline à travers ses propres films mais aussi en produisant d’autres réalisateurs grecs, comme la jeune Athina Rachel Tsangari, dont on a vu il y a quelques mois le tout aussi singulier "Attenberg".

Dans "Alpes", si le thème dérange, le choix d’un récit elliptique finit de dérouter complètement le spectateur. Car il faut un moment pour que s’assemblent les pièces du puzzle de Lanthimos et que l’on commence à comprendre où il veut nous emmener. Et encore, car au final, dans son jeu de rôle malsain, il devient impossible de savoir qui est qui, si les relations entre les personnages sont jouées ou réelles.

Et pourtant, tout en déstabilisant, en brouillant les repères, Giorgos Lanthimos fascine, à coup de scènes étranges, poétiques ou de conversations décousues, intellos ou vides de sens mais toujours décalées. Ainsi, dans cet univers parallèle, peut-on jouer au tennis avec une infirme dans une chambre d’hôpital, embrasser quelqu’un qu’on ne connaît pas en l’appelant papa ou se retrouver au restaurant pour réciter durant de longues minutes le nom technique de touts les types de lampes... Autant d’éléments qui permettent de faire émerger un humour à froid absurde plutôt réjouissant.

Difficile, soyons honnête, de saisir totalement les intentions de Lanthimos mais, en rendant poreuse la frontière entre le réel et sa mise en scène, "Alpes" fonctionne comme une belle métaphore sur le métier d’acteur mais aussi sur une société contemporaine aux rapports humains de plus en plus numériques. Une société où, au lieu de vivre sa vie, on la joue de façon artificielle...

Réalisation : Giorgos Lanthimos. Scénario : Giorgos Lanthimos et Efthymis Filippou. Avec Ariane Labed, Stavros Psyllakis, Aris Servetalis, Johnny Vekris... 1 h 33.