PORTRAIT

À DEAUVILLE

Son père est américain, il débarque de Los Angeles, mais, dans son costume noir/ gilet gris de la meilleure étoffe, Christopher Nolan est anglais jusqu'au bout de la mèche blonde et rebelle qui vient de temps en temps lui barrer un visage très blanc. Si le jeune réalisateur semble sortir de la City ou d'un film de James Ivory, s'il affiche une réserve et un sens britannique de la tradition, il fait partie des cinéastes les plus talentueux de la nouvelle génération. Un mot suffit à le prouver: `Memento´. Quiconque a vu ce thriller virtuose ne peut l'oublier, à moins, bien sûr, de souffrir du syndrome de Korsakov comme Guy Pearce, lequel ne pouvait garder une information en mémoire plus de quelques minutes seulement.`Memento´ n'était pourtant pas son premier film. Après avoir obtenu son diplôme de littérature anglaise à l'Université de Londres, Nolan a tourné `Following´. Réalisé en 16 mm, noir et blanc, avec une seule prise par plan, celui-ci restera peut-être dans l'histoire du cinéma comme un des tournages les moins chers ou des plus singuliers. `On ne filmait qu'un jour par semaine, ce qui permettait à chacun de travailler les autres jours.´

PARADOXE MORAL

C'était en 1998, puis ce fut `Memento´ en 2000. Et maintenant, Chris Nolan livre son troisième film, `Insomnia´, produit par un studio, tourné en Alaska, avec Al Pacino et Robin Williams. Comment expliquer cette ascension fulgurante?

Au départ, il y a du talent. Ensuite, il y a chez ce licencié en littérature une ambition pour le cinéma. `Ce qui m'intéresse, c'est de raconter une histoire qui ne peut être bien racontée que par un seul média, dont le cinéma est le moyen d'expression idéal.´ On ne devrait donc pas le voir adapter à l'écran des monuments de la littérature.

Puis, il s'intéresse avec le même plaisir, la même intensité, à chaque étape du processus. Ce jeune cinéaste se passionne autant pour le montage que pour le tournage, et cela se voit.Enfin, il a un but, le désir d'insuffler du sang neuf au film noir. `J'essaie de me souvenir ce qui m'a fasciné dans les films d'Hitchcock ou des années 40, de trouver un équivalent moderne à cette façon de mettre en scène la tension.´ Indéniablement, cette idée de tourner un film noir à la lumière du soleil de minuit est brillantissime, l'insomnie fait glisser le personnage dans ses propres ténèbres, dans ce que Nolan appelle lui-même le `paradoxe moral´. `Le héros se trouve dans une position telle qu'il ne peut plus faire ce qui est bien, car s'il le fait la situation va encore empirer. Pour moi, c'est cela le film noir, c'est pousser quelqu'un qui nous est sympathique jusqu'à un endroit où il n'y a plus de sortie.´ Ce qui rend ce film noir exceptionnel, c'est d'avoir fait de l'assassin une projection du paradoxe moral du policier. `Cet assassin n'existe peut-être pas, il est seulement la projection du sentiment de culpabilite´, reconnaît Nolan.

LE CHALLENGE DE ROBIN WILLIAMS

À l'écran, il a toutefois la présence de Robin Williams, absolument méconnaissable. Ses fans seront médusés, ses détracteurs vont mettre un bémol à leurs critiques, peut-être même se réconcilier avec cet acteur hors normes qu'on ne s'attendait pas à trouver là. `Je cherchais un acteur, une star avec suffisamment de charisme et de noirceur pour faire face à Al Pacino. Je n'avais pas du tout pensé à Robin Williams, c'est lui qui a manifesté son intérêt pour le rôle, me disant qu'il était à la recherche de ce genre de challenge. Par ailleurs, il était très excité à l'idée de travailler avec Al Pacino. Son interprétation est parfaite, tant Williams, tout en incarnant un personnage banal, très ordinaire, fait le poids face à Pacino. Pour avoir vu et revu ses scènes au montage, je peux dire que c'est une interprétation d'une intelligence incroyable, je ne me lassais pas de les regarder, chaque fois j'y découvrais une nouvelle subtilité.´

© La Libre Belgique 2002