Henri (Pippo Delbono) tient un café dans le Borinage. Lorsque sa femme Rita (Lio) décède inopinément, cet homme taciturne prend comme aide un "papillon blanc", une jeune femme handicapée mentale qui travaille pour une somme modique. Rosette (Candy Ming), d'abord réservée, devient progressivement une nouvelle figure de l'établissement.

Après Quand la mer monte, Yolande Moreau repasse derrière la caméra, seule cette fois. Et la comédienne confirme un vrai regard de cinéaste, tout en déployant l'univers singulier qu'elle partage avec une famille cinématographique, constituée notamment de Benoît Delépine et Gustave Kervern. De sa dernière collaboration avec ceux-ci, dans Mammuth, elle a ramenée Candy Ming, créature lunaire, décalée, irradiante de naturel et de fraîcheur, qui compose une Rosette charmante. Difficile de ne pas y voir une allusion au plus célèbre film des frères Dardenne. Même géographie sociale, mêmes paysages cabossés où la décharge où s'endort Henri un soir de beuverie ressemble à un terril. Mais chez Yolande Moreau, la caméra est là pour composer des plans magnifiques, des tableaux poétiques. Son horizon est serein, pas Seraing. Et on n'est pas là pour scruter la monétisation des rapports humains, mais pour voir au contraire ceux-ci éclore, rebondir, se nouer, s'emmêler même, puis se déployer.

Yolande Moreau ne confond pas sensibilité avec sensiblerie

Le malheur est conté d'une voix douce. La tendresse ou l'amour révélés avec pudeur et délicatesse, scrutés d'un regard pétillant, avec un petit sourire. La soûlographie endeuillée d'Henri et de ses deux potes Bibi (Jackie Berroyer) et René (Simon André) serre les tripes. Leur visite au foyer où réside Candy est un moment de pur cinéma. La virée à la mer, comme dans l'Eldorado de Bouli Lanners, autre cousin cinématographique, donne une ampleur hollywoodienne au Plat pays. Quand l'écran transpire soudain la frite, on n'est pas dans le folklore brelien mais chez Edward Hopper visitant le pays de Félicien Rops. Un ours en peluche derrière un verre de bière est d'une belle éloquence. Et quelle alchimie entre l'instinct de Miss Ming et la composition de Pippo Delbono, méconnu chez nous, mais acteur et metteur en scène de théâtre italien magistral. Il faut se souvenir qu'il avait incarné avec autant de crédibilité un industriel milanais trompé dans Io Sono l'Amore aux côtés de Tilda Swinton pour apprécier tout son art à se glisser humblement dans les vêtements chiffonnés d'un cafetier du Borinage.