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L’homme qui ne voulait pas être roi

Fernand Denis

Publié le - Mis à jour le

So british. Westminster, the fog, Helena Bonham Carter. Britishissime. Comme le micro de la BBC qui attend la parole du prince en clôture de l’exposition coloniale. Pas un mot ne sort. D’abord, quelques syllabes, puis deux - trois borborygmes et puis plus rien : le blanc, la honte. On a tout essayé, la patate chaude et les billes; tous les spécialistes s’y sont cassé les dents. En public, le prince de York bégaie d’abord, et puis reste sans voix. Il lui est impossible de lire un discours, de tenir une conversation. Un prince atone, c’est comme un danseur paraplégique, un peintre aveugle, un avion sans ailes, un désespoir pour son papa Edouard VII. Seule sa femme continue à chercher une solution, moins académique désormais, loin des archidiplômés de la faculté.

Du côté des charlatans ? Dans son beau costume trois pièces, le doctor Logue a l’air sérieux, c’est sa méthode qui est controversée. Un qualificatif qu’on ne prise guère quand on a la tête près de la couronne. Justement, pour le Dr Logue, son cabinet est son royaume. Il s’y considère à égalité avec son altesse Albert qu’il appelle d’ailleurs Bertie. C’est un peu comme si un médecin saluait notre prince héritier à son entrée dans son cabinet d’un tonitruant : "Comment ça va, Flupy ?" Histoire de le décoincer un peu.

Bertie n’aime pas cette familiarité, du tout. Comme il n’aime pas les questions très personnelles de Lionel (pas de Dr Logue, entre nous). Ce dernier ne se prend pas pour Freud, mais il a l’intuition qu’en identifiant les blocages et puis en les forçant, le prince aurait peut-être une chance de trouver sa voix. Et sa voie, aussi. Trempé dans l’amidon depuis sa naissance, on ne l’a jamais rincé. On lui a mis la main gauche dans le béton pour le forcer à écrire avec la droite. Le problème n’est pas que mécanique.

Le genre n’est pas répertorié mais on le connaît, "Le discours d’un roi" est un film à Oscar.

D’abord, parce que le personnage central est frappé d’un handicap. Il est autiste dans "Rain Man", paraplégique dans "My left foot", et donc bègue dans "Le discours d’un roi". Le film à Oscar est apprécié pour l’opportunité offerte à un comédien de sortir le grand jeu. On se souvient de Jack Nicholson enchaîné à ses tocs dans "As good as it gets", de Tom Hanks pas gâté du Q.I. dans "Forrest Gump", et on se souviendra de Colin Firth paralysé devant le micro. L’acteur britannique empoigne ce rôle à Oscar, comme il se doit, conscient de la performance à produire et de la mesure à conserver. Il faut rendre ce bégaiement mémorable tout en servant le film. Le rôle arrive à point nommé pour cet habitué de l’écran depuis plus de vingt-cinq ans dont on connaît le nom depuis qu’il est à maturité, et nous gratifie d’interprétations aussi impeccables que variées, de "Mamma Mia !" à "Single Man". En plus, il bénéficie de la présence de Geoffrey Rush, acteur très spectaculaire, peu porté sur la nuance, qui donne ainsi d’autant plus de relief à son jeu.

Ensuite, le film à Oscar est une sorte de label qui garantit un récit cousu main, rigoureusement structuré, inspiré d’une histoire - vraie, si possible - s’appuyant sur une double tension : un suspense (le héros parviendra-t-il à dire son discours ?) et un trajet émotionnel (trouvera-t-il les ressources pour surmonter ses traumatismes ?).

Un film à Oscar, c’est une sorte de berline assez cossue, classique, pas très originale, qui emmène dans un endroit souvent exclusif. Ainsi, Tom Hooper nous introduit dans les appartements privés de la royale famille britannique, dans la vie quotidienne du papa de l’actuelle Elizabeth II et de sa maman. On se délecte d’ailleurs à écouter Queen Mum s’adresser à ceux qui n’étaient pas de sa classe sociale. Helena Bonham Carter est jubilatoire dans cet exercice. Tout comme Colin Firth, elle excelle dans cette conception anglaise de l’art dramatique, mélange d’implication et de distance, de performance et d’aisance, de premier et de second degré.

La visite se veut plus qu’intéressante, carrément instructive. L’enjeu dépasse la simple personne du prince Albert. L’Histoire est présente avec son grand H pour lui apporter une dimension quasi lyrique. C’est que dans les années 30, la radio est le média le plus prisé par les leaders politiques. A l’heure où Hitler et Mussolini mobilisent leur population au moyen des ondes, un roi d’Angleterre - Albert est devenu George VI - ne peut rester sans voix.

Bref, ce voyage confortable, riche en informations, en compagnie d’acteurs de premier plan, c’est une Rolls conduite par Tom Hooper.

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