Hubert Heyrendt, à Berlin

Caméra d'or à Cannes en 1995 pour son premier long, "Le ballon blanc" (sur un scénario d'Abbas Kiarostami, dont il a été l'assistant), Léopard d'or à Locarno pour "Le miroir" en 1997, Lion d'or à Venise pour "Le cercle" en 2000, Prix du Jury Un certain regard à Cannes en 2003 pour "Sang et or" et, enfin, Ours d'argent à Berlin pour "Offside" l'année dernière. Le parcours est sans faute ! Pourtant, Jafar Panahi reste un réalisateur suspect dans son pays... "A chaque film, je dois faire face à de très nombreuses difficultés. "Offside" n'a pas échappé à la règle. Pour obtenir l'autorisation de tournage, j'ai eu l'idée de soumettre le scénario aux autorités au nom de l'un de mes collaborateurs. Nous avons donc cette autorisation et personne savait que j'étais en train de tourner. Ce n'est qu'à la toute fin du tournage qu'ils ont appris que j'étais le réalisateur de ce film mais il était trop tard..."

Si Panahi parvient à passer entre les mailles du filet pour faire ses films, ceux-ci ont néanmoins du mal à trouver leur public... "Ce que je souhaiterais, c'est évidemment que mon peuple puisse voir ce film; il est fait pour eux. Mais jusqu'à présent, je ne vois aucun signe qui me dise que je pourrai un jour le montrer publiquement en Iran. D'ailleurs, aucun de mes films n'y a été distribué jusqu'à présent. Récemment, le FAJ de Téhéran (Festival international du cinéma islamique, NdlR) a néanmoins programmé mon premier film, "Le ballon blanc", presque dix ans après qu'il eut été présenté à Cannes ! J'y vois là quand même une note d'espoir..."

Cela dit, Panahi n'est pas non plus un total inconnu en son pays. A ce titre, il doit être l'un des rares réalisateurs au monde à plaider pour le piratage ! "Je pense que j'ai déjà atteint mon but... Il est, par exemple, interdit de faire un film sur la prostitution, pourtant, je l'ai fait. De plus, tous mes films ont été vus en Iran grâce au DVD, à la vidéo ou à la télévision par satellite. Du coup, les gens connaissent mon travail. J'ai moi-même acheté le DVD pirate d'un de mes propres films, car j'étais curieux de voir la qualité..."

Si les relations de Jafar Panahi et de Téhéran sont si agitées, cela n'a rien d'étonnant. Car, sous forme de comédie, "Offside" cache, comme à chaque fois, autre chose... "De mon point de vue, il s'agit d'une comédie noire, douce-amère. J'ai remarqué que le public riait en voyant ce film mais en même temps, en leur for intérieur, ils savaient qu'il y a aussi quelque chose de grave..." Notamment dans une scène très dure où l'une des jeunes filles est contrainte de remettre son tchador... "La réaction du public est la même en Iran; les spectateurs sont remués..."

Cependant, malgré sa critique implicite du régime, "Offside" reste le film d'un Iranien fier de son peuple, notamment grâce à un final très optimiste, voire nationaliste. "Pour dire la vérité, j'aurais bien entendu pu mettre ces jeunes filles en prison, mais j'ai préféré terminer sur une sorte de fête nationale. Je ne voyais pas d'autres façons de boucler le film. La chanson que j'ai placée à la fin n'a d'ailleurs pas été choisie au hasard. Elle a été écrite il y a 60 ans par un poète choqué de la manière dont les troupes étrangères qui assiégeaient le pays traitaient son peuple. C'est une vieille chanson qui ne parle d'aucun régime spécifique. Avant la révolution, notre hymne national parlait de la monarchie; après, de la religion. Cette chanson parle simplement des gens, de l'Iran."

Ces gens simples, ce sont aussi chez Panahi les représentants de l'autorité, ces jeunes soldats chargés de garder tant bien que mal ces jeunes supportrices agitées. "En Iran, dès que vous avez 18 ans, vous devez faire votre service militaire. Mon propre fils devra le faire... Ces jeunes appelés ne font pas les lois, ils doivent les appliquer. Mais, finalement, ce sont plus ou moins des gens du peuple..." Un peuple qui se retrouve ici grâce au football, sport que le réalisateur aime beaucoup. "J'y ai joué quand j'étais jeune mais je suis loin de pouvoir dire que j'adore le football." Pourtant, le ballon rond semble occuper une large place dans sa vie... "Depuis mon enfance, j'ai l'habitude d'aller au stade. J'y allais parce que je m'intéressais au foot mais aussi parce que cela me permettait de me faire un peu d'argent en vendant quelques bricoles aux spectateurs. J'ai gardé cette habitude, aussi bien en Iran que quand je suis à l'étranger."

Mais le football n'est pas qu'anecdotique dans "Offside"; il est, en effet, au coeur d'une polémique d'où est né le film. "Il y a à peu près huit ans, l'Iran est parvenu à se qualifier pour la Coupe du Monde, lors d'un match de barrage contre l'Australie. Au retour de l'équipe iranienne à Téhéran, l'enthousiasme était intense. Plusieurs milliers de personnes sont allées les accueillir, parmi lesquelles s'étaient glissées quelque 5000 femmes. Cette anecdote a fait le tour des médias et les gens ont commencé à se demander pourquoi tout le monde n'avait pas le droit d'entrer dans un stade. Dans un article, quelqu'un rappelait que la situation était la même dans la Grèce antique, que vers 4 400 AC, les femmes n'étaient pas autorisées à se rendre aux événements sportifs et que certaines d'entre elles se déguisaient en hommes pour s'y faufiler. C'était la même chose en Iran, où beaucoup de jeunes filles contournaient l'interdiction d'entrer dans un stade en enfilant des vêtements masculins. J'ai décidé d'en faire un film..."

Un film tourné en grande partie au cours du vrai match Iran-Japon, finalement gagné 2-1 et qui a permis à l'équipe iranienne de se rendre en Allemagne. Tourné qui plus est en temps réel (tout comme "Le ballon blanc" ou "Le cercle") dans des conditions proches du documentaire, "Offside" mêle, en effet, volontairement fiction et réalité. Parfois de manière inattendue... "Dans notre scénario, l'Iran devait gagner en marquant son premier but en seconde mi-temps. C'est exactement ce qui s'est passé ! Ça veut sans doute dire que nous avons écrit un bon scénario..."

Merci à M. Kanani, traducteur de cet entretien réalisé durant le Festival de Berlin en février dernier.