Izïa Higelin et Cécile de France, en militantes féministes et libérées. Delphine et Carole, les héroïnes de la réalisatrice, évoquent les figures de la comédienne Delphine Seyrig et de la vidéaste Carole Roussopoulos.

La France de Pompidou, au début des années 1970. Delphine (Izïa Higelin), fille de paysans, travaille dans l’exploitation paternelle, en Corrèze. Elle vit des amours clandestines avec une fille du village. En quête de plus de liberté, Delphine "monte" à Paris, pour étudier. Elle rencontre par hasard un groupe de militantes féministes, au sein duquel la figure de Carole (Cécile de France) se distingue : grande gueule, émancipée, vibrionnante, Carole capte l’attention de Delphine, qui devient à son tour membre active du groupe. Entre agitprop dans les amphis, coup de gueule chez les conférenciers réacs ou opération commando pour libérer un jeune homosexuel interné de force par sa famille, Delphine et Carole se rapprochent, jusqu’à ce que la première se laisse aller à ses pulsions envers la seconde. La relation va se poursuivre lorsque Delphine retourne en urgence en Corrèze suite à un accident de son père.

Depuis un peu plus d’un quart de siècle, la réalisatrice Catherine Corsini scrute de l’intérieur les amours contrariées, les relations où l’on se loupe parce que ce n’est pas le bon moment. Ces deux derniers films, "Partir" (2009) et "Trois mondes" (2012), fusionnaient cette dimension mélodramatique avec le thriller. Pour éculé qu’il puisse paraître, le qualificatif de solaire conviendra à cette "Belle saison" bien nommée. Izïa Higelin et Cécile de France irradient de vitalité, de fougue et de sexualité. Les comédiennes, comme leur personnage, s’offrent tout entières, s’abandonnent au plaisir charnel. L’improvisation, perceptible dans certaines scènes d’une énergie communicative, résonne des slogans qui ruaient dans les brancards.

La réalisatrice capte avec brio, et sans excès de reconstitution démonstrative, l’air de ce temps libéré qui parait bien loin de la triste France Bleu Marine et de la Marche pour Tous. Et si Catherine Corsini a régulièrement mis en scène des personnages homosexuels - dans "Les Amoureux" (1994) et "La Répétition" (2001) - elle ne l’avait jamais abordée aussi frontalement. Pour autant, ce n’est pas un film "sur" l’homosexualité. Mais une œuvre dont l’intrigue veut que les deux protagonistes principales le soient, tout simplement. C’est, par contre, et de manière totalement assumée, une histoire d’amour (très belle au demeurant) sur fond de condition féminine. La figure de la mère de Delphine, Monique (portée brillamment par Noémie Lvovsky), plus que le rejet de la sexualité de sa fille, incarne surtout ces générations de femmes qui ont reproduit, sans les mettre en question, les modèles familiaux et sociétaux. Et pose, partant, la question des choix qu’affrontent respectivement Delphine et Carole. A priori plus déterminée, la première ne peut totalement se défaire de son attachement familial et géographique, quand la seconde, déjà plus affirmée et expérimentée, aura eu besoin de Delphine pour s’assumer pleinement et canaliser au mieux son engagement politique. A l’instar de ses deux héroïnes - hommage subtil à deux figures de proue du féminisme français (lire ci-dessous) - Catherine Corsini s’affirme pleinement avec cette "Belle Saison" subtile sous ses dehors modestes.Alain Lorfèvre

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Réalisation : Catherine Corsini. Scénario : Catherine Corsini et Laurette Polmanss. Avec Izïa Higelin, Cécile de France, Noémie Lvovsky, Kévin Azaïs,… 1h45.


L’hommage de Catherine Corsini aux militantes féministes d’hier

"J’avais l’envie profonde de rendre hommage aux femmes féministes qui ont souvent été vilipendées, traitées de mal baisées…" Dans les entretiens qu’elle accorde à l’occasion de la sortie de "La Belle Saison", Catherine Corsini ne cache pas ses intentions.

Si le film n’arrive pas précédé de polémique ou de règlements de comptes a posteriori tel un "La vie d’Adèle", il n’en est pas moins un geste cinématographique et politique fort dans une France - et une Europe - marquée de plus en plus par des remises en question des acquis des luttes de nos mères - voire grands-mères - hier.

L’hommage est d’ailleurs à peine sous-jacent, à travers le prénom des deux protagonistes de "La Belle Saison", Carole et Delphine. Carole Roussopoulos fut la première vidéaste à filmer les luttes des femmes. On lui doit les images du premier défilé homosexuel en France, qui se tint en marge du rassemblement du 1er mai 1970. Et c’était une proche de la comédienne Delphine Seyrig. Figure du cinéma d’Alain Resnais, de Marguerite Duras ou de François Truffaut, Delphine Seyrig signa le "Manifeste des 343" dans les pages du "Nouvel Observateur" en avril 1971, dont les signataires revendiquaient avoir pratiqué une interruption volontaire de grossesse, alors illégale. Carole Roussopoulos fut la directrice de la photographie de "Sois belle et tais-toi", le film militant réalisé dix ans plus tard par Delphine Seyrig.

Née en 1956, "montée" à Paris à 18 ans, en 1974, Catherine Corsini a vécu la fin des contre-feux de l’après-Mai 68. Pour préparer "La Belle Saison", la réalisatrice a interrogé des militantes de l’époque, même si son film ne se veut pas une œuvre documentaire. "J’ai réuni tout ce matériel et j’en ai nourri les comédiennes. Elles étaient toutes investies de cette parole, de ce discours, de l’importance des luttes comme le droit à l’avortement, le droit à disposer de son corps. Transmettre cette énergie était essentiel pour moi, c’est ce qui m’a animée durant le tournage" , a-t-elle confié dans un entretien au site "Cinépride". Cette énergie se retrouve notamment dans les scènes de groupe, au début du film.

La réalisatrice assure avoir écrit le film en ayant Cécile de France à l’esprit pour Carole. A l’origine, Adèle Haenel, que la réalisatrice avait dirigée dans "Trois Mondes", devait endosser celui de Delphine. C’est finalement Izïa Higelin qui incarne cette jeune femme, que la réalisatrice décrit comme étant très proche d’elle-même.

Ayant tourné pour la première fois en numérique, Catherine Corsini y a trouvé une nouvelle liberté. "Cela m’a permis de ne pas rester complètement collée au scénario, de filmer des moments un peu à côté qui nourrissent complètement le film, d’inventer des scènes, de prendre des libertés, d’avoir plus de souplesse…" Une libération de plus, en somme.

Celle de Carole/Cécile de France et des scènes de nudités s’est faite progressivement, à travers le personnage, alors que la réalisatrice avait initialement envisagé d’être plus réservée sur la question. "Le moment où Carole ouvre sa robe derrière les vaches, c’est Cécile qui l’a improvisé. Je trouvais ça drôle, ça ressemble tellement à Carole d’amener un vent de liberté dans cette campagne austère" , assure la réalisatrice.

Symboliquement, on notera aussi que cette "Belle Saison" est le premier film que Catherine Corsini tourne avec, pour productrice Elizabeth Perez, qui n’est autre que sa compagne.