SOUVENIRS

C her Monsieur Hitchcock... si vous me donniez votre accord (pour une interview-fleuve), je réunirais tous les documents nécessaires pour préparer les quatre ou cinq cents questions que je désire vous poser, et je me ferais projeter à la Cinémathèque de Bruxelles ceux de vos films que je connais le moins bien.» (1)

Voila qu'écrivait le 2 juin 1962 François Truffaut à Alfred Hitchcock. Le maître du suspense, on le sait, acceptera la proposition, ce qui débouchera sur un classique de la bibliothèque du cinéphile: Hitchcock / Truffaut (2). Au moyen de ces 500 questions, Truffaut va non seulement balayer toute la carrière du réalisateur de «Vertigo», révéler sa personnalité mais aussi offrir une magistrale leçon de technique et de philosophie du cinéma.

Ainsi donc, pour les besoins de cet ouvrage, François Truffaut se rendra à plusieurs reprises à Bruxelles comme il l'écrit, le 15 octobre 1963, à son amie Hélène Scott, qui l'assiste dans la mise en oeuvre de ce projet. « Je suis allé passer deux week-ends à Bruxelles pour voir et revoir 16 Hitchcock anglais dont certains pour la première fois: «Pleasure Garden» (celui dont il raconte le premier jour de tournage) «The Farmer's Wife» et «Bon Voyage». J'ai revu donc «Lodger», «Ring», «Champagne», «Manxman», «Blackmail», «Murder», «Skin Game», «Rich and Strange», «Number Seventeen», «L'homme qui en savait trop» (1re version), «Secret Agent», «Sabotage» et «Young and innocent». Cela va me permettre de remanier sérieusement le Premier volume... Je vais passer une soirée à faire ce travail ces jours-ci avec Jean-Louis Richard - NdlR, ex-mari de Jeanne Moreau et acteur toujours en activité malheureusement cantonné dans les rôles de vieux dégueulasses - qui a vu tous ces films avec moi.» (1)

A l'aube des années 60, la grande mode parmi les plus ardents cinéphiles parisiens était le pèlerinage à Bruxelles pour venir y voir des films. Alain Resnais, Agnès Varda, Chris Marker, Bertrand Tavernier, Eddy Mitchell, Patrick Brion et bien d'autres venaient régulièrement s'enfermer dans d'obscures salles bruxelloises de quartier pour y voir des séries B ou des films noirs qui ne sortaient qu'en version doublée, voire pas du tout en France. Ils venaient aussi voir des films plus anciens car certains cinémas projetaient des reprises, ce qui n'était pas autorisé en France. Les films âgés de plus de cinq ans ne pouvaient plus être montrés sans une dispense spéciale.Et puis, il y avait la Cinémathèque de Jacques Ledoux qui ouvrait les portes de ses collections, et accueillait chaleureusement les jeunes réalisateurs français. Resnais se souvient que c'est Truffaut qui l'a présenté à Ledoux. Les deux hommes se connaissaient bien, depuis 1958 au moins, une année fameuse, celle de l'expo bien sûr mais aussi celle du festival mondial du film de Bruxelles resté dans les annales pour son classement des 10 chefs-d'oeuvre de l'histoire du cinéma. François Truffaut y était présent avec «Les Mistons», et s'en retourna avec le prix de la mise en scène.« Quand on connaît l'attachement de Truffaut pour Langlois - «Baisers volés» lui est dédié -, on peut supposer que les collections de la Cinémathèque française étaient ouvertes à Truffaut. On est donc un peu surpris de le voir venir à la Cinémathèque de Belgique pour visionner des films », constate Gabrielle Claes, qui a succédé à Ledoux à la tête de la Cinémathèque. « D'autant que Ledoux et Langlois étaient à couteaux tirés car ils partageaient des conceptions divergentes sur la façon dont les cinémathèques devaient gérer leurs archives. L'explication tient sans doute au fait que la Cinémathèque belge s'est vite intéressée à Hitchcock, qu'elle avait déployé beaucoup d'efforts pour posséder ses films anglais, qu'elle avait projeté très tôt un programme Hitchcock au Musée du cinéma

Les rapports entre Truffaut et Ledoux vont toutefois un peu se tendre avec l'affaire des «Quatre cents coups». Bien des années après sa sortie, bien avant la mode du «Director's cut», François Truffant entreprend de remanier lui-même son premier long métrage. Il sait que Ledoux en possède une copie de la version originale, aussi, il lui demande d'abord de ne plus la montrer et puis carrément de la récupérer. Ledoux refuse en défendant son point de vue de conservateur, d'archiviste alors que Truffaut fait valoir son point de vue d'auteur: «C'est mon film, j'ai quand même bien le droit de le changer.» Ce ne fut pas une brouille fondamentale mais aujourd'hui, la version des «Quatre cents coups» qui ressort ce mercredi à Paris ou qui est gravée sur le DVD a une durée de 93 minutes. La copie dont dispose la Cinémathèque royale est de 101 minutes. « Il a coupé quatre séquences, précise Gabrielle Claes. Une petite scène de commères qui discutent. Une dispute entre ses parents qu'Antoine entend de sa chambre. Une scène où Antoine fait des petits avions avec des pages du guide Michelin et une scène où Antoine joue au jacquet avec un copain. Cela ne semble pas très significatif et, c'est pour cette raison sans doute, que Truffaut avait décidé de les couper

On aurait imaginé que ce 20e anniversaire de la mort de Truffaut aurait suscité quantité de manifestations spectaculaires. Mais cet anniversaire rime un peu avec traversée du désert. Ainsi, même le Festival de Cannes a fait l'impasse alors que Truffaut fait partie de son histoire, de sa légende. Alors que la virulence de ses critiques lui vaut un refus d'accréditation, il revient en 1959 en tant que réalisateur et remporte le prix de la mise en scène avec «Les quatre cents coups».

La Cinémathèque royale de Belgique ne l'a pas oublié. Pendant tout l'été, elle a mis à l'affiche cinq Truffaut à Flagey. Mais alors que les classiques signés Welles, Fassbinder, Visconti remplissent le studio 5; «Les deux Anglaises et le continent», «La sirène du Mississipi», «L'enfant sauvage», «Tirez sur le pianiste» et «Fahrenheit 451» n'ont pas marché. « J'ai été très étonnée que Truffaut suscite aussi peu d'intérêt », reconnaît Gabrielle Claes.

Un titre a toutefois bien mieux marché que les autres: «Fahrenheit 451». Mais pour Gabrielle Claes, ce sont des spectateurs de Michael Moore qui se sont égarés. De quoi rendre le sourire à Ray Bradbury. On s'en souviendra, l'auteur du roman adapté par Truffaut s'était montré furax de voir Michael Moore lui piquer son titre sans autorisation.

(1) «Correspondance», par François Truffaut, 659 pages, Hatier.(2) Hitchcock / Truffaut, 312 pages, Gallimard.

© La Libre Belgique 2004