Patricio Guzmán retrouve à nouveau son pays, partant à la recherche des échos de la dictature de Pinochet dans le Chili d’aujourd’hui.

"Cela fait 46 ans que j’ai quitté mon pays. Et depuis le coup d’État, je ne suis jamais retourné y vivre", confie la voix mélodieuse de Patricio Guzmán, sur de sublimes images de la Cordillère des Andes. Pourtant, depuis sa fameuse trilogie de La Bataille du Chili (1975-1979), le cinéaste n’a cessé de filmer son pays (cf. ci-contre).

Récompensé en mai dernier de l’Œil d’or (prix du meilleur documentaire) au festival de Cannes, son dernier essai, La Cordillère des Songes, s’inscrit dans une trilogie avec ses deux précédents films : Nostalgie de la Lumière en 2010 et Le Bouton de nacre en 2015. Après le désert d’Atacama et le ciel, puis la Patagonie et l’eau, Guzmán interroge cette fois la terre et la Cordillère des Andes, ce "mur" qui sépare la longue bande du Chili du reste du monde. Que diraient les pierres des sommets andins si elles pouvaient parler ? Quelle mémoire gardent-elles de ce qu’elles ont vu durant les heures sombres de la dictature du général Pinochet ?

Comme toujours, Guzmán construit son film comme un collage. Aux prises de vue aériennes d’une nature grandiose et glacée, répondent des images d’archives, des entretiens avec des peintres, des sculpteurs, un écrivain ou un cinéaste. Le miracle étant que, grâce à une voix off poétique dite par le cinéaste lui-même, cet ensemble épars finit par prendre corps, à et trouver une véritable cohérence. Avec grâce, Guzmán fait se répondre souvenirs personnels, réflexions historiques, politiques ou métaphysiques, pour construire le portrait d’un pays qu’il a dû quitter. Quand d’autres restaient pour continuer à filmer la résistance chilienne, pour écrire au présent "la mémoire de demain".

La mémoire de la révolte

C’est le cas de Pablo Salas qui, inlassablement depuis 1982, a documenté l’histoire de son pays. Son bureau est une caverne d’Ali Baba, un trésor d’archives, dans lesquelles Guzmán puise allègrement pour nourrir son récit. Est-ce un pressentiment ? Ces images de répression violente de manifestants désarmés par la dictature résonnent de façon choquante avec la situation actuelle du Chili où, pour la première fois depuis Pinochet, les chars et l’armée sont ressortis dans la rue pour tirer à balles réelles sur le peuple chilien, faisant une vingtaine de morts… Des images qui résonnent aussi avec celle des manifestations de gilets jaunes en France, des indépendantistes catalans à Barcelone ou des jeunes à Hong-Kong. Comme si, un peu partout à travers le monde, le vieux monde, tremblant sur ses fondations ou déjà mort, n’avait d’autre réponse à la colère de ses citoyens que la violence d’État.

Et comme l’Histoire ne laisse rien au hasard, La Cordillère des songes rappelle opportunément que Pinochet n’a pas seulement imposé une dictature sanglante mais aussi, pour la première fois à l’échelle d’un pays, le modèle économique du néolibéralisme de l’école de Chicago, qui n’a jamais été remis en cause par les gouvernements chiliens post-Pinochet. Un modèle oligarchique au bord de l’effondrement, désormais remis en cause aux quatre coins de la planète…

La Cordillère des Songes /La cordillera de los sueños Essai poétique De Patricio Guzmán Scénario Patricio Guzmán Durée 1h28.

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