"Il était une fois un jeune militant du Front National à Amiens, dans le nord de la France…" Voilà comment pourrait débuter La Cravate, formidable documentaire signé Mathias Théry et Étienne Chaillou, qui ouvre en exclusivité la nouvelle saison du cinéma Nova à Bruxelles. Sauf que les cinéastes du Sociologue et l’Ourson en 2016 (consacré aux manifestations contre le Mariage pour tous en France) ne livrent pas un conte de fées sur l’ascension d’un jeune cadre du FN durant la campagne présidentielle de 2016-2017. Leur ambition est tout autre, à la fois littéraire et profondément cinématographique. Ainsi, leur film s’ouvre plutôt ainsi : "Bastien Régnier n’était jamais en retard…"

En une phrase, dite par un comédien en voix off, les cinéastes posent le ton de leur narration. Très beau, le texte oscille entre imparfait et passé simple pour raconter le quotidien militant du jeune homme dont ils dressent le portrait. Ce faisant, ils se placent d’emblée du côté de la fiction (même si tout est vrai). Mais ce n’est là que l’une des pièces d’un dispositif très travaillé, qui leur a permis de trouver la bonne distance par rapport à leur personnage. Avec des formules qui permettent aux auteurs de donner un vrai point de vue mais avec une grande subtilité. Du style : "L’habit fait le moine et en tirant un peu sur la cravate, il y aurait peut-être une place pour lui chez ces gens-là…"

Dispositif de mise à distance

Ce texte, Mathias Théry et Étienne Chaillou l’ont écrit à partir des images filmées entre novembre 2016 et juillet 2017, lorsqu’ils ont suivi le jeune secrétaire de circonscription picard monter quelques échelons de l’appareil du Front National, jusqu’à sa rencontre avec le numéro 2 du parti alors, Florian Philippot, dont il réalisera la première vidéo de son compte YouTube (qui déclencha le buzz à l’échelle nationale)… Ce passage à la narration à la troisième personne permet aux cinéastes de ne jamais donner la parole aux responsables du Front National - ou qu’à de très rares occasions, toujours choisies avec soin.

Mais La Cravate n’est pas un film militant anti-FN. Même si ses auteurs ne cachent évidemment pas leur antipathie pour les idées de Marine Le Pen, ils s’attachent avant tout à la dimension humaine du parcours de ce jeune homme mal dans son costume de politicien de province. Un jeune homme au visage poupon et au physique militaire (cheveux rasés) qui semble cacher un lourd passé. Un secret que Bastien finira par livrer, une fois la confiance établie, et qui constitue la clé de son engagement à l’extrême droite.

Le rôle des observateurs

Et c’est là le dernier étage du dispositif mis en place par Théry et Chaillou : faire lire leur texte au jeune homme, en le filmant et en enregistrant ses réactions, plusieurs mois après le tournage initial. Là, le portrait prend une tout autre ampleur, intégrant de façon habile la dimension méta de la démarche documentaire, pour montrer à l’œuvre les liens qui se sont tissés entre le personnage et les deux cinéastes, qui refusent de se draper dans la posture des observateurs impartiaux. Où l’on découvre au contraire combien, en faisant ce film, Bastien Régnier réfléchit sur son existence et son engagement politique. À la sortie du film, le jeune homme n’est en effet plus tout à fait le même…

La Cravate Documentaire De Mathias Théry & Étienne Chaillou Scénario Mathias Théry & Étienne Chaillou Avec Bastien Régnier, Florian Philippot… Durée 1h37.

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