Cinéma

"Je suis désolée. Mais c’est pas très intéressant. Je ne comprends pas pourquoi vous vous êtes enlisée dans des considérations qui, à mon humble avis, fabriquent une théorie maintes fois rabâchée et basée sur des idées largement contestables." La trentaine bien sonnée, Sophia (Anne-Élisabeth Bossé) est fraîchement recalée par le jury de sa thèse de philosophie politique sur "L’intrication des dynamiques familiales et politiques chez les continuateurs de Gramsci". Bien que détentrice d’un doctorat, la voilà donc obligée de renoncer au poste de professeur à l’université de Montréal qu’elle convoitait : son monde s’écroule.

Heureusement, elle peut compter sur son frère Karim (Patrick Hivon), chez qui elle crèche avant de reprendre sa vie en main. Entre les deux, la relation est fusionnelle. Ils sortent ensemble, boivent ensemble, jouent aux devinettes ensemble. Et quand Sophia se rend à la clinique de planning familial pour se faire avorter, c’est lui qui l’accompagne. Là, le frangin tombe sous le charme du médecin, la jolie Éloïse (Évelyne Brochu) qui, au fil des jours, prend de plus en plus de place dans son cœur et dans sa vie. Ce que ne voit pas d’un très bon œil cette sœur possessive tendance dépressive…


Comédie dépressive

Le personnage de Sophia, trentenaire en pleine remise en question de sa vie, fait penser à une cousine éloignée d’ Emma Peeters , qu’interprétait récemment Monia Chokri dans le film de la Bruxelloise Nicole Palo. Comme elle, l’actrice québécoise choisit la comédie pour aborder le sujet de la dépression. Mais le ton est très différent. Pas question ici de burlesque, mais bien d’un humour intello fortement référencé.

Dans la description de ce petit monde universitaire capable de se déchirer au restaurant sur l’interprétation américaine de Michel Foucault, impossible de ne pas penser au Denys Arcand du Déclin de l’empire américain ou des Invasions barbares. Rien d’étonnant puisque c’est à ses côtés, dans L’Âge des ténèbres que Monia Chokri a fait ses débuts au cinéma en 2007. Avant d’être révélée dans Les Amours imaginaires et Laurence Anyways de Xavier Dolan.

C’est d’ailleurs l’enfant terrible du cinéma québécois qui l’a encouragée à passer à la réalisation avec son court métrage Quelqu’un d’extraordinaire en 2013, dont il signait le montage. Pourtant, tant thématiquement qu’en termes de mise en scène, Chokri se démarque de l’univers hystérique de Dolan. Son inspiration est clairement à chercher du côté du Woody Allen des années 70-80. Capable de disserter sans fin, surtout sur ses problèmes personnels, cynique et ironique, avec une sérieuse tendance à la misanthropie, hypocondriaque et maladroite dans ses relations amoureuses, Sophia est clairement un personnage allénien. D’autant que, comme Woody, Chokri aime filmer les déambulations en ville ou les repas de famille animés (les séquences les plus réussies)…

Des dialogues jubilatoires

Mais il serait injuste de réduire Le frère de ma sœur à une simple copie bien torchée de son modèle. Son premier film, Monia Chokri le nourrit en effet de son vécu personnel. Comme son personnage, elle est la fille d’un immigré tunisien au Québec, cette question de l’identité et de l’intégration servant de toile de fond à cette excellente comédie, servie par de jeunes comédiens épatants, des dialogues plein d’esprit (le sous-titrage peut parfois aider) et des situations bien écrites grâce à un vrai sens de l’observation.

De quoi donner sacrément envie de voir la comédienne québécoise persévérer sur le chemin de la réalisation.

La femme de mon frère Comédie intello De Monia Chokri Scénario Monia Chokri Photographie Josée Deshaies Musique Olivier Alary Avec Anne-Élisabeth Bossé, Patrick Hivon, Anne-Élisabeth Bossé, Niels Schneider… Durée 1h57.