13 heures 30, six histoires, quatre parties, c’est la grande aventure ciné de 2019.

La Flor se compose de six traits, six histoires. Quatre courbes, les pétales, symboles de quatre récits avec un début, un milieu et pas de fin. Ils tiennent dans la boucle du cinquième, avec début-milieu-fin. Puis vient la tige, une sixième histoire, avec un milieu et une fin. Voilà la structure de La Flor, dessinée, en préambule par son réalisateur, Mariano Llinás. C’est la "proposition" de cinéma la plus originale, libre, maousse de l’année.

En effet, c’est un très long métrage de 13 h34, que Mariano Llinás a mis dix ans à tourner, sans producteur, pour un budget de 200 000 $, ce qui représente celui de 6 secondes de Avengers Endgames (356 millions). A ce prix-là, personne n’a été payé, mais les participants se partageront les recettes, s’il y en a. L’œuvre est proposée en quatre parties de 200 minutes environ comprenant une ou deux histoires. Bien que n’ayant vu que le premier bloc de 3h30, constitué de deux récits qui s’enchaînent sans pause, on peut déjà distinguer les ambitions cinématographiques du cinéaste argentin et, notamment, une sorte de réponse du cinéma aux séries, de duel petit écran - grand écran.

Premier argument, le genre. Le récit se déploie en six volets dont chacun relève d’un genre différent. Le premier est une série B d’horreur. Deux femmes, qui dirigent un site de fouilles archéologiques, réceptionnent une momie envoyée par un collègue. Cette parente de Rascar Capac manifeste rapidement de violents pouvoirs surnaturels. La deuxième est une variation sur A star is born, doublée d’une plongée au sein d’une mystérieuse organisation travaillant à la mise au point d’un sérum de jouvence à base de venin de scorpion.

Alors que la série télé évolue au sein d’un univers patiemment défini ; ce film revendique à chaque "épisode", la spécificité d’un genre. Ainsi, après le petit film d’épouvante et le mélodrame musical, le troisième appartient à l’espionnage, le quatrième est une mise en abîme du cinéma, le cinquième est un hommage à Renoir et le sixième d’essence historique.


Quatre actrices, seul point commun

Deuxième argument, la continuité. La Flor n’est pas construit sur une intrigue ou des personnages mais sur ses actrices. Les six histoires se déroulent dans des lieux différents et ne communiquent pas entre elles. Leur point commun, ce sont les quatre actrices. Alors que la série développe ses personnages sur la longueur, ce film géant fait découvrir six facettes et les talents multiples de ses comédiennes. Celle qui incarne un personnage fragile dans l’un, se révèle machiavélique dans l’autre. Celle qui déborde de tempérament dans l’un devient effacée et craintive dans un autre. Ce sont d’ailleurs les quatre comédiennes - Pilar Gamboa, Elisa Carricajo, Laura Paredes, Valeria Correa - réunies dans le groupe théâtral "La piel de lava", qui ont inspiré ce projet hors norme à Mariano Llinás.

Troisième argument : la durée. La série, fonctionne sur des blocs formatés, voire scientifiquement calibrés suivant les études de comportement du téléspectateur. La Flor nécessite une immersion pour fonctionner tant elle évolue à un faux rythme, se permet des digressions et des expérimentations, comme planter son spectateur en plein milieu, le laissant à ses interrogations.

Par sa démesure, son audace, sa prémonition féministe, La Flor inspire l’enthousiasme et la sympathie. Sans doute faut-il s’accommoder de certains défauts pour l’apprécier à sa juste valeur. D’abord, le manque de moyens est très visible dans la première histoire (cela s’arrange dans la deuxième). Ensuite, les quatre comédiennes se ressemblent et on peut les confondre, du moins au début. Enfin, une ambition du projet consiste à montrer les multiples facettes des comédiennes. Dans le deuxième film méticuleusement agencé à la Rashomon, on voit un duo musical à la Sonny and Cher se déchirer en studio. Les paroles sont percutantes, la mélodie efficace, mais la chanteuse n’a pas la voix à la hauteur d’un climax formidablement élaboré. Le concept montre ainsi des limites mais pas de quoi bouder son plaisir face à cette grande aventure ciné.

La Flor Drame multigenre De Mariano Llinás Avec Pilar Gamboa, Elisa Carricajo, Laura Paredes, Valeria Correa Durée 13h34.

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