En 1995, un petit film rageur, tourné en noir et blanc dans une cité de banlieue parisienne, créait l’événement à Cannes : La Haine. Avec son slogan imparable : "Jusqu’ici tout va bien !" Et sa scène inoubliable du jeune Vincent Cassel mimant, devant son miroir, De Niro dans Taxi Driver. À 27 ans, Mathieu Kassovitz empochait le prix de la mise en scène. Tandis que, révélant un trio d’acteurs époustouflant - Vincent Cassel, Saïd Taghmaoui et Hubert Koundé -, son deuxième long métrage devenait instantanément culte. Vu par deux millions de Français, il empochera par ailleurs trois Césars, dont celui du meilleur film…

Brûlot anti-flics ?

Vingt-cinq ans plus tard, La Haine ressort en salles en version restaurée et en 4K. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que, sur grand écran, le choc est toujours aussi fort. Car ce qui frappe d’emblée, c’est la désespérante actualité du film…

La Haine s’ouvre sur un montage d’images d’archives montrant des scènes d’émeutes entre jeunes et CRS. L’écho avec la situation actuelle de la France depuis les manifestations des Gilets jaunes est saisissant. Et ce, d’autant plus après la sortie, il y a une semaine, du passionnant Un pays qui se tient sage , dans lequel David Dufresne documente et analyse les bavures policières.

C’est exactement le sujet de La Haine, dont l’idée naît chez Kassovitz au lendemain de l’affaire Makomé M’Bowolé. Du nom de ce jeune homme tué à bout portant d’une balle dans la tête par un inspecteur de police qui voulait l’intimider pendant sa garde à vue dans un commissariat du 18e arrondissement de Paris.

Lancé en 1995 comme "un film anti-flics", La Haine met en scène la relation tendue entre les forces de l’ordre et les habitants "des quartiers". Et ce en décrivant, au lendemain d’une nuit d’émeute à la cité des Muguets, 24 heures dans la vie de trois jeunes : Vinz le Juif (Cassel), Saïd le Rebeu (Taghmaoui) et Hubert le Black (Koundé). Sans oublier le Smith&Wesson 44 égaré par l’un des flics durant la nuit et découvert par Vinz…

Description sociologique

Un quart de siècle après sa sortie, La Haine est un témoignage quasi sociologique de la vie des banlieues. Si celles-ci ont changé - la question de religion, omniprésente aujourd’hui, est par exemple totalement absente du film -, ce que décrit Kassovitz semble malheureusement toujours d’actualité : violence, drogue, insalubrité, promiscuité… Mais aussi bonne humeur, fraternité et créativité.

Kassovitz nourrit notamment son film de ce qui fut sa principale influence pour son engagement politique : le hip-hop. On peut ainsi y voir DJ Cut Killer mixer Nique la Police de NTM et Je ne regrette rien d’Édith Piaf, mais aussi de jeunes danseurs de breakdance. Tandis que, bombe en main, Taghmaoui tague une publicité pour en changer le slogan "Le monde Vous appartient" en "Le monde Nous appartient", référence au mythique Scarface de Brian De Palma.

Ce que réussit avec brio Kassovitz, c’est en effet de décrire une réalité sociale 100 % française, en intégrant les codes du cinéma américain. S’il cite Scorsese et De Palma, l’ombre bienveillante qui plane sur La Haine est évidemment celle de Spike Lee, l’un des cinéastes favoris de Kassovitz. Mais si le New-Yorkais a continué à empoigner la caméra pour dénoncer les dérives de son pays, le Français semble avoir renoncé depuis L’Ordre et la Morale, son dernier film en 2011. Même s’il a poursuivi une brillante carrière d’acteur, dans l’excellente série Le Bureau des légendes notamment.

La Haine Thriller social Scénario & réalisation Mathieu Kassovitz Photographie Pierre Aïm Montage M. Kassovitz & Scott Stevenson Avec Vincent Cassel, Saïd Taghmaoui, Hubert Koundé, Benoît Magimel, Vincent Lindon, Karin Viard… Durée 1h38

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