En faisant venir auprès de lui une jeune femme muette, déjà mère d’une enfant de neuf ans, Alistair Stewart (Sam Neill) pensait s’éviter bien des tourments puisque sa future femme et lui ne pourraient se quereller. En la découvrant si frêle, au sortir du bateau, le pionnier craint qu’elle ne survive pas sur cette terre sauvage partagée entre jungle et boue.

Refusant de s’encombrer du piano qu’elle a apporté, Stewart l’abandonne sur la plage, malgré les supplications d’Ada. Son interprète auprès des Maoris, Georges Baines (Harvey Keitel), taiseux mais observateur, comprend l’attachement viscéral d’Ada à son instrument. Attiré par ce curieux petit bout de femme, Baines échafaude un projet de troc pour s’attirer les faveurs d’Ada…

Les premières notes de La Leçon de piano, inoubliable envolée crescendo, sont à la fois la clé et la porte d’entrée dans le film. On pourrait croire à une simple ronde, mais c’est un tourbillon semblable à celui qui s’empare de cette jeune femme promise en noces à un avide fermier de Nouvelle-Zélande. Découvrant un nouveau monde étriqué et privée de son plus fidèle confident, Ada McGrath (Holly Hunter) se retrouve prisonnière d’un maelstrom de sentiments auquel rien ne l’avait préparée. Comme si la jeune femme était coincée dans une bulle de savon ballottée par le vent. La force du film de Jane Campion est de parvenir à symboliser le sentiment si particulier et si fort qui lie la jeune femme et son instrument et la façon dont, bien que muette, Ada parvient à imposer sa volonté à tous et toutes. À sa fille, étonnée de ne plus être le centre de l’univers de sa mère, à son mari qui ne sait pas comment se faire aimer d’elle, et à Baines, fasciné par sa personnalité révélée au contact du piano.

Un conte sensuel et cruel

C’est l’histoire d’une double découverte partagée : l’une (re)découvre l’amour et l’autre la musique. Ainsi naît une passion qui bouscule les conventions et l’ordre établi. Un film d’une grande sensualité et d’une incroyable cruauté.

La restauration du film permet à cette passion incandescente de retrouver l’éclat de 1993, l’année où pour la toute première fois dans l’histoire du Festival de Cannes une femme remporta la Palme d’or. À ses lauriers s’ajoute le prix d’interprétation pour la formidable et frémissante Holly Hunter qui parvient à transmettre toutes ses émotions - colère, douleur, frayeur, joie, trouble, désir, passion, tristesse et résignation - sans prononcer un mot. Grâce à un scénario inoubliable et à une partition de Michael Nyman qui vibre à l’unisson.

La façon de filmer les éléments donne toute sa force à ce film : le rapport à la pluie et à la mer déchaînée qui menacent le piano, le mouvement des vagues tandis que la fille d’Ada danse sur la plage ; l’encerclement de la jungle puis de la boue autour d’Ada, le lien à ce qui se cache, qui est dévoilé : regard à travers les mains, le rideau, à travers les fentes du bois.

Muette depuis l’âge de 6 ans, Ada ne fait qu’une avec son piano. Il est sa voix, le réceptacle de ses sentiments, son meilleur confident. Sans lui, Ada n’est qu’à moitié vivante, son être sonne creux. En explorant cette voix singulière, Baines trouve le moyen de communiquer avec Ada.

La Leçon de piano / The Piano Drame féministe De Jane Campion Scénario Jane Campion Avec Holly Hunter, Harvey Keitel, Anna Paquin Durée 2h01.

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