On ne sort pas indemne de la vision de "Zero Dark Thirty". L’ouverture sur fond noir, avec montage sonore de voix paniquées lors des événements du 11 septembre 2001, est d’une rare puissance évocatrice et subliminale. Car la première image qui suit est celle d’un homme, écartelé, les mains attachées. Ammar (Reda Kateb), membre d’al Qaeda, est sur le point d’être interrogé par un agent de la CIA (Jason Clarke), qui ne laisse planer aucun doute sur ce qui va suivre : "Tout homme a sa limite physique." Ou comment l’ampleur meurtrière des attentats justifie le recours à des méthodes moralement et juridiquement condamnables. Située en 2003, la séquence s’inspire d’interrogatoires réels où le nom d’un certain Abou Ahmed al-Kuwaiti - un pseudonyme - a surgi. Un mince fil que Maya (Jessica Chastain), jeune analyste de la CIA, va suivre pour remonter jusqu’à Ben Laden. Mais le bourreau américain aura sa propre limite, aussi : il jettera les gants de la torture, après avoir "vu trop d’hommes nus".

Tout l’ambiguité de "Zero Dark Thirty" est là, dans cette observation sans fard de dix années d’une traque qui a conduit les États-Unis à se fourvoyer militairement et moralement, et dans l’ambivalence de l’objet de celle-ci : s’agit-il de mettre fin à une menace terroriste ou de se venger ? Quel que soit le jugement politique que l’on portera, on ne peut qu’admirer une nouvelle fois la capacité du cinéma américain à traiter de son histoire immédiate. Et, dans cette instantanéité, reconnaître la qualité des informations recueillies par le journaliste Mark Boal, auteur du scénario et coproducteur, et la rigueur de la mise en scène de Kathryn Bigelow. Malgré les deux heures quarante que dure son film, écrit par le journaliste Mark Boal, sur base d’informations de premières mains, Kathryn Bigelow doit condenser dix ans d’une enquête à l’échelle mondiale, ayant impliqué des milliers d’agents, dans le plus grand secret. Sans surjouer d’effets sensationnalistes, la réalisatrice condense le meilleur du cinéma d’espionnage, de guerre, de thriller ou de docufiction. Le montage elliptique reflète la complexité de l’enquête, ses impasses et atermoiements. Le dernier tiers, consacré à l’assaut sur le refuge d’Oussama Ben Laden, est précis, tourné en temps réel, sans excès de dramatisation ni tabou : les Navy SEALs ont tiré pour tuer.

En choisissant comme vecteur de l’enquête Maya, Bigelow et Boal marquent deux points. Le premier, narratif, parce que l’agent, au début du film, est une quasi-débutante. Avec elle, le public assiste à sa première séance de torture et découvre les méandres politico-administratifs de l’appareil de renseignements américain. Le second, idéologique : avec cette jeune (et jolie) femme, l’empathie est acquise. La symbolique a valeur de manifeste : c’est une femme émancipée qui a fait tomber un intégriste. On peut y voir une projection de Bigelow elle-même, rare femme parmi ses pairs. Quant à la vraisemblance du personnage, précisons que la cellule de la CIA chargée de trouver Ben Laden fut bien des plus féminines.

Quant aux accusations d’apologie de la torture, nuançons. C’est un fait qu’elle fut pratiquée. Ne pas le montrer aurait été une impardonnable contre-vérité. Plus douteuse est l’allusion au fait que le travail de la CIA serait devenu plus difficile lorsque Barack Obama a aboli ces pratiques - deux scènes y font explicitement référence. Bigelow et Boal négligent en contrepartie un fait essentiel : c’est Obama qui a remis Ben Laden en tête des priorités des services secrets américains. Ailleurs, des détails sont là pour rappeler quel est le bon camp. Son supérieur est un musulman pratiquant. Ce n’est donc pas une guerre de religions. Le montage de divers interrogatoires rappelle que des pays arabes ou non anglophones ont contribué à la traque. Ce n’est donc pas une guerre exclusivement américaine.

Si le travelling est affaire de morale, comme disait Godard, le montage aussi. Dans ce qu’elle montre ou omet, Kathryn Bigelow est à la fois objective et de parti pris. Habile - ce qui n’est pas un défaut - la réalisatrice laisse toutefois une marge d’interprétation au spectateur : gageons que quelles que soient ses convictions profondes, celui-ci s’en trouvera conforté. C’est ce qui fait l’impact du film. Mais sa scène finale, magistrale, où Maya incarne une Amérique déboussolée, dédouane les auteurs de tout patriotisme bêlant : cette vengeance d’une nation fut aussi une errance.

Réalisation : Kathryn Bigelow. Scénario : Mark Boal. Avec Jessica Chastain, Jason Clarke, Joel Edgerton, Reda Kateb, 2h67