Cinéma Le bon vieux Clint est de retour avec un film profondément humain sur l’Amérique contemporaine. Façon autoportrait.

À bientôt 90 ans, Clint Eastwood continue de tourner. Et c’est peu dire que le vieux cinéaste est toujours aussi insaisissable. On le croyait perdu après le pathétique The 15:17 to Paris , dans lequel il tressait, sans aucune distance, les louanges des trois jeunes militaires américains qui avaient déjoué un attentat islamiste dans un Thalys en 2015. Mais le vieux Républicain n’est pas encore sénile. Il est en effet de retour avec The Mule, son meilleur film depuis Gran Torino en 2008. Son film le plus personnel aussi. Le parallèle entre Gran Torino et The Mule est d’ailleurs évident. Non seulement parce que les deux films sont signés du même scénariste, Nick Schenk, mais aussi parce qu’Eastwood y campe des personnages assez proches.

Dans The Mule, l’acteur incarne Earl Stone, vieil horticulteur de Chicago, créateur de nombreuses variétés de lys. Au soir de sa vie, alors que son commerce tombe en faillite, il se voit expulsé de sa petite bicoque. Aucune chance d’aller crécher chez sa fille (Alison Eastwood, la fille de Clint) ou chez son ex-femme (Dianne Wiest), auxquelles il ne parle plus depuis de nombreuses années. Depuis qu’il a raté le mariage de son enfant, préférant participer à un énième congrès horticole.

Earl tombe par hasard sur une offre qui va le remettre en selle. Un cartel mexicain mené par Laton (Andy García) engage en effet ce vieux bourlingueur - qui a parcouru 41 des 50 États américains sans avoir jamais eu la moindre contravention - pour convoyer sa cocaïne. Passant inaperçu, le brave petit vieux, surnommé "El Tata", se révèle même excellent. Au point d’attirer l’attention de Colin Bates (Bradley Cooper), agent spécial de la DEA (Drug Enforcement Administration)…


Un héros américain inattendu

Inspiré d’une histoire vraie, celle de Leo Sharp, horticulteur de 90 ans employé par des trafiquants de drogue, The Mule est un film étonnant. Surprenant parce qu’Eastwood ne choisit pas ici la figure habituelle du héros américain. On pourrait même dire que ce vieux papy blanc se voit embarquer dans cette aventure illégale par des Mexicains tout droit sortis d’un discours de Donald Trump. Musclés et tatoués, tous sont en effet des caricatures du dealer latino. A l’exception d’un pauvre bougre qui, arrêté par erreur lors d’un contrôle de police, sait que "statistiquement", il est en train de "vivre la situation la plus dangereuse de sa vie"

Il serait en effet injuste pour Eastwood de s’arrêter à l’écume des choses. Si le vieux sage a choisi cette histoire, c’est d’abord pour poser son regard, bienveillant et profondément humain, sur l’Amérique éternelle. Cette Amérique des motels et des diners posés au bord de routes interminables, qui déchirent des paysages agricoles sans fin, que le vieux cinéaste filme avec amour…

Autoportrait déguisé

Cet homme usé qui se balade sur les routes du Midwest en profitant du reste de sa vie et qui espère secrètement pouvoir renouer un jour avec sa famille, ressemble finalement beaucoup à Clint Eastwood. Ce vieillard que l’on compare à James Stewart, qui ne comprend rien à Internet, qui est à peine capable d’envoyer un texto et qui n’a toujours pas intégré qu’il ne fallait plus appeler les noirs "négros", même si c’est pour les aider à changer une roue de voiture. Eastwood excelle dans cet autoportrait d’un dinosaure issu d’une autre Amérique, plus insouciante, moins complexée, fût-elle fantasmée. Il se révèle même très touchant, entre naïveté, honnêteté et pas mal d’autodérision. Il prouve en tout cas qu’on n’a pas encore enterré le dernier des grands de l’âge d’or d’Hollywood. Et c’est précisément l’écho de cette légende qui traverse un film nous offrant un regard du passé sur l’Amérique d’aujourd’hui. Un regard parfois agacé, tendre le plus souvent, mais jamais nostalgique.

The Mule / La mule. Drame classique. De Clint Eastwood  - Scénario: Nick Schenk. Avec: Clint Eastwood, Bradley Cooper, Lawrence Fishburne, Dianne Wiest… Durée: 1h56.

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