Adapté d’un roman de Chantal Thomas, "Les Adieux à la Reine" se déroule dans les salons et les antichambres du château de Versailles, entre le 13 et le 17 juillet 1789. Ces journées fatidiques - qui virent le déclenchement de la Révolution française, la fin du règne de Louis XVI et de la monarchie - sont vécues du point de vue de Sidonie Laborde (Léa Seydoux), lectrice de la reine Marie-Antoinette (Diane Kruger). On ne découvrira que progressivement les origines de cette jeune femme. Lettrée, elle n’en appartient pas moins aux classes inférieures, vivant avec les bonnes et les domestiques. Vouant à la reine un amour dévot, elle ne respire que pour passer quelques instants avec elle chaque jour, accepte tous les sacrifices, se plie aux injonctions de la gouvernante des servantes (Noémie Lvovsky)... Sidonie guette le moindre signe d’intérêt d’une monarque aussi lunatique que manipulatrice - perverse, narcissique, dit-on aujour- d’hui.

Sur les traces de Sidonie, ce sont les coulisses du palais que l’on découvre, les couloirs et alcôves où fourmillent domesticité, mais aussi une artistocratie courtisane, en attente d’une hypothétique entrevue royale. Tout occupés à leurs intrigues et bruits de couloirs, ces deux mondes, prisonniers des illusions qu’ils se sont créées, ne se rendent pas compte que le vrai, celui au-delà des grilles, bascule définitivement. A cet égard, et même si c’est fortuit, "Les Adieux à la Reine" fait singulièrement échos aux bouleversements récents survenus dans le monde arabe.

Cette modernité tient aussi à la mise en scène. Grâce à une caméra le plus souvent portée et proche des visages, Benoit Jacquot évite les pièges du film en costumes et de la reconstitution (ce qui est cocasse quand on se rappelle qu’il a débuté comme assistant, en 1965, sur un des films de la série "Angélique"). Il imprime, ce faisant, une énergie à son récit qui contraste avec le protocole empesé de la Cour et l’immobilisme des aristocrates face aux événements. Le décor - le film a été tourné en grande partie à Versailles même - est tangible, mais le réalisateur ne succombe jamais à sa fascination, ni au grand spectacle. Seuls l’intéressent les individus. L’Histoire étant connue, Jacquot ne s’attarde pas sur les faits, mais observe l’angoisse qui monte chez les occupants de Versailles.

Le changement de perspective, dans ce récit historique mille fois conté, tient non seulement à la condition de Sidonie - et l’on pense là à "La règle du jeu" qui procédait de la même mécanique narrative -, mais aussi à son sexe : "Les Adieux à la Reine", comme souvent chez Jacquot, est un film de femmes, doté ici d’un singulier triangle amoureux, la "rivale" de Sidonie étant la trouble comtesse de Polignac (Virginie Ledoyen, dans un rôle pratiquement muet mais incandescent). On croise aussi Noémie Lvovsky ou Julie-Marie Parmentier (très juste en bonne effrontée). Toutes formidables - ainsi que Kruger, dont les origines allemandes rendent son incarnation de Marie-Antoinette plutôt réaliste -, elles soulignent d’autant plus la composition de Léa Seydoux, parfaite en jeune femme à la fois fragile, mais déterminée, manipulée, mais volontaire. Qui, au final, se sacrifie pour le bon plaisir de "sa" reine : alors même que l’Ancien Régime bascule, il impose encore son ordre social.

Réalisation et scénario : Benoit Jacquot, d’après le roman de Chantal Thomas. Avec Léa Seydoux, Diane Kruger, Noémie Lvovsky, Julie-Marie Parmentier, Virgine Ledoyen,... 1h40.