Cinéma

La magie du cinéma consiste à donner l'illusion du mouvement en faisant se succéder 24 images par seconde. Depuis Georges Méliès ou Emile Cohl, elle consiste aussi à faire croire que des images virtuelles - dessins, peintures - s'animent devant nos yeux par la grâce de la persistance rétinienne.

Plus vieux genre du Septième Art, avec le western, le film d'animation n'a pourtant que trop rarement les honneurs de la sélection officielle au Festival de Cannes - hormis les avant-premières hollywoodiennes de prestige. Mais les festivaliers sont gâtés cette année.

Après le délicieux autant qu'audacieux Ma Vie de Courgette de Claude Barras à la Quinzaine des Réalisateurs, on a découvert mercredi un autre de ces miracles dont le cinéma est capable : la rencontre parfaite entre l'univers d'un des plus grands artisans-animateurs des vingt dernières années, le Hollandais Michaël Dudok De Wit, et celui du plus célèbre et célébré du studio d'animation japonais, Ghibli, maison-mère des films des maîtres Hayao Miyazaki et Isao Takahata. Le studio collabore pour la première fois avec un artiste non-japonais. Le résultat, La Tortue rouge, est un quasi-chef d'oeuvre, une symphonie poétique qui mêle les meilleurs du talent et du savoir-faire de ceux qui l'ont réalisé et produit.

La tortue est autant symbole d'une relation harmonieuse avec l'environnement que totem de la détermination, de la patience et de la sérénité. Quel autre animal pouvait être au centre du premier long métrage de Michaël Dudok De Wit, attendu depuis plus de quinze ans, et de sa collaboration avec le studio Ghibli, dont bien des oeuvres (Mon voisin Totoro, Princesse Mononoke, Ponyo sur la Falaise) ont évoqué le nécessaire équilibre entre l'homme et la Nature ?

Ce film sans parole, mais accompagné tout du long d'une partition musicale magistrale de Laurent Perez del Mar (Peur(s) du Noir, Zarafa, Loulou l'Incroyable Secret) commence sur des prémices funestes autant que familiers : une mer déchaînée ballote comme un fétu de paille un naufragé, minuscule dans l'immensité déchaînée. Ce pauvre Robinson échoue sur une île déserte, à la végétation luxuriante. Il en fait le tour, en explore la forêt de bambou, en escalade le pic rocheux. Très vite, il entreprend de fabriquer un radeau, le met à la mer et tente de quitter les lieux. A quelques encablures, un choc sous-marin pulvérise son embarcation. Notre naufragé recommence, et revit la même mésaventure. Au troisième essai, il plonge, et découvre que son assaillant est une tortue rouge géante. Le lendemain, lorsque celle-ci débarque sur la plage de l'île, le naufragé entend bien s'en débarrasser. Mais les dieux de la mer vont en décider autrement...

Aussi éloignés géographiquement qu'ils soient, les Pays-Bas et le Japon ont un point commun : ce sont deux nations historiquement maritime et dont la topologie a amené à les habitants à respecter les forces de la nature et celle de la mer en particulier. L'eau fut un motif récurrent des courts métrages de Michaël Dudok De Wit, Le moine et le poisson (1994) et Père et fille (2000). Elle est carrément décor principal de La Tortue rouge. Cet amour humble unit le réalisateur avec ses producteurs nippons - chez qui elle était berceau d'une créature aquatique bienveillante dans Ponyo sur la falaise (2008), notamment.

Le syncrétisme artistique unifie idéalement les visions de De Wit à celles de ses prestigieux producteurs. Le résultat est une métaphore rousseauiste de l'amour, de la vie d'un couple et de la famille - littéralement représentée comme une île paradisiaque. Symboliquement et explicitement, toutes les grandes étapes d'une vie à deux scandent le récit, linéaire, mais d'une rare justesse dans son rythme et ses ellipses temporelles.

Cette note d'intention est transcendée par des envolées oniriques et fantastiques, moments de pure poésie et maestria visuelle. On y reconnaît autant la grâce et l'inspiration de Dudok De Wit que le savoir-faire et l'iconographie des artisans et animateurs du studio Ghibli.

La Tortue rouge aurait amplement mérité à nos yeux de figurer en compétition officielle. A défaut, la Caméra d'or, qui récompense toutes sections confondues le meilleur premier film, ne serait pas usurpée pour cette ode à la vie et à la sérénité.


Réalisation et scénario : Michaël Dudok De Wit. 1h20