Pour son premier film en dehors de son pays, Hirokazu Kore-eda a choisi la France, qui l’a souvent honoré (notamment avec la Palme d’or à Cannes en 2018 pour Une affaire de famille ). D’autres cinéastes asiatiques avant lui avaient déjà cédé aux sirènes du cinéma français (cf. ci-contre), parfois en s’y cassant les dents… Mais le Japonais se sort parfaitement de ce périlleux exercice.

Dans La Vérité, Kore-eda décrit les retrouvailles, plus amères que douces, entre Fabienne Dargenville (Catherine Deneuve), une diva du cinéma français, et sa fille Lumir (Juliette Binoche), scénariste partie vivre à New York avec son acteur de mari (Ethan Hawke). La star vient de publier ses Mémoires, intitulés La Vérité, dont elle a omis d’envoyer les épreuves à sa fille. Et celle-ci est furieuse de découvrir que Fabienne se donne le beau rôle vis-à-vis d’elle, alors que Lumir garde au contraire le souvenir d’une mère absente. Entre les deux femmes, la tension est palpable. D’autant que l’actrice est en train de tourner Mémoires de ma mère aux côtés d’une jeune actrice prometteuse (Manon Clavel, une découverte), où la question de la maternité est au centre du scénario…


Relations mère-fille

Adaptant ici une ébauche de pièce de théâtre écrite en 2003, Kore-eda la transpose parfaitement dans le contexte parisien. Jamais en effet son film ne sent la carte postale ou ne sonne faux. Surtout, s’il est loin de sa terre natale, il continue d’explorer le thème au cœur de tout son cinéma, celui de la famille et des rapports parents-enfants.

Comme dans le magnifique Nobody Knows il y a 15 ans, Kore-eda met ici en scène un personnage de mère qui a été plutôt absente pour sa fille, car entièrement dévouée à sa carrière d’actrice. "J’ai peut-être été une mauvaise mère et une mauvaise amie, mais j’ai été une grande actrice. Tu ne me comprends peut-être pas, mais le public me comprend", confie sans ménagement la comédienne à sa fille… Est-elle sincère ? Joue-t-elle un rôle ? Impossible de décider…

C’est aussi cette question de l’impossible vérité (déjà au cœur de The Third Murder ) qu’explore ici Kore-eda grâce à la métaphore du jeu et du cinéma, dont il s’amuse en mettant en scène le tournage d’un film dans le film qui répond, comme en miroir, à son histoire principale.

Deneuve et son double

Si Kore-eda ne signe pas son plus grand film, La Vérité est néanmoins illuminé par Catherine Deneuve, magistrale dans le rôle de son double à l’écran. Avec toute l’autodérision qu’on lui connaît, elle joue en effet avec gourmandise de son image de star inaccessible, entièrement dévouée à son art. Et elle s’en donne à cœur joie, offrant un grand numéro d’actrice vieillissante, hautaine et cassante, incapable d’accepter le talent des autres.

S’il s’agit évidemment d’un rôle de composition, Deneuve s’est cependant montrée très généreuse avec Kore-eda, qui, pour composer ce personnage haut en couleur de Fabienne, a puisé dans la carrière de l’actrice (avec des clins d’œil à nombre de ses films, notamment à Peau d’âne), mais aussi dans sa propre vie. Au cœur de l’intrigue, on retrouve ainsi l’écho tragique de la mort de sa sœur, Françoise Dorléac… Car, sous des airs légers, voilà une comédie redoutablement bien écrite, qui aborde des questions très profondes sur les relations familiales.

La vérité Comédie dramatique Scénario & réalisation Hirokazu Kore-eda Photographie Éric Gautier Musique Alexei Avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Ethan Hawke, Clémentine Grenier, Manon Clavel, Ludivine Sagnier… Durée 1h46.

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