Cinéma

C'était au Festival de Venise, en septembre dernier. La plus grande des stars vivantes était pratiquement la plus discrète, bien qu'à l'affiche d'un des films les plus envoûtants. Lauren Bacall, impériale de simplicité, accordait quelques interviews à la presse avec gentillesse, regrettant à demi-mots des attachés de presse cerbères qui réduisaient sa disponibilité. Elle qui n'hésite pas à tourner pour un Lars von Trier ou un Jonathan Frazer fuit le star system.

Dans «Birth», comme à la ville, la veuve d'Humphrey Bogart a les meilleures reparties, le sens de l'humour et l'oeil toujours vifs à 84 ans. Et parle sans tabou, de ce timbre de voix si caractéristique, qui n'a pratiquement pas vieilli depuis «To have and have not», le film de Howard Hawks qui la révéla il y a tout juste soixante ans.

On vous voit en toutes circonstances extrêmement calme et posée. C'est le fruit de votre expérience, cette assurance?

Je ne suis pas du tout comme ça. C'est complètement feint. Vous savez, je fais beaucoup de choses seule depuis des années. Je voyage seule, notamment. Alors, vous apprenez à développer vos défenses. Mais à cet instant, même devant vous, je tremble toute à l'intérieur (rires).

Malgré vos années de métier, votre nervosité ne disparaît pas?

Ma nervosité ne disparaît jamais. À la première minute du premier jour de tournage ou d'une pièce de théâtre, je ne suis que nervosité. Mais cela fait aussi partie de votre énergie.

Avez-vous déjà été confrontée à des réalisateurs ou des producteurs vous demandant ce que vous avez fait auparavant dans votre carrière?

Je n'ai jamais dû présenter mon CV, mais j'ai déjà eu des entretiens avec des réalisateurs sans avoir le boulot. Certains pensent que je ne peux rien faire de différent que ce que je faisais jadis et ne savent pas ce que je fais aujourd'hui. Tant pis pour eux. J'ai la chance de ne pas manquer d'activité, donc je ne cours pas non plus derrière les réalisateurs.

Dans les années 60, votre activité au cinéma s'est ralentie. Vous vous êtes tournée vers le théâtre. C'était une tentative d'une autre reconnaissance?

Mon but original était de faire du théâtre. Le cinéma est un accident. Un accident heureux, mais un accident. Je n'ai réalisé mon rêve de la scène que des années plus tard. Je ne cherchais pas à être une star de cinéma, même si je rêvais d'avoir mon nom en haut de l'affiche au théâtre. Mais je voulais d'abord être une actrice.

Vous savez, être une star peut être quelque chose de très creux. Si vous n'avez pas de talent, de toute façon, vous faites long feu. Les jeunes acteurs d'aujourd'hui, pour la plupart, ne durent pas. Chaque année, il en sort de nouveaux. Souvent, il est même difficile de les distinguer: ils se ressemblent tous, à force de chirurgie esthétique et de botox!

Mais vous-même avez bénificié du star system!

C'était le système des studios. Il fabriquait des stars. Et les patrons des studios ne se préoccupaient pas de vos états d'âme parce qu'ils pensaient que vous étiez remplaçable. Ça rendait plus humble. Tout le monde n'était pas forcément d'accord avec un Jack Warner. Je ne l'étais pas. Mais ces gens-là connaissaient la valeur d'une star et se préoccupaient avant tout de faire de bons films. L'argent comptait déjà mais n'avait pas l'importance qu'il a aujourd'hui. Qui peut gérer un salaire de 20 millions de dollars? Le plus gros salaire que Bogey a jamais eu est 200.000 dollars. Et pas au début de sa carrière!

C'est pour ça que vous préférez travailler aujourd'hui avec des réalisateurs comme von Trier ou Glazer?

Je vais d'abord chez ceux qui me font des propositions intéressantes! Concernant Lars... J'avais vu «Breaking the Waves» que j'ai adoré. J'aime bien travailler avec des gens talentueux. Jonathan Glazer est un réalisateur fabuleux et original. Et je n'ai pas envie de faire les mêmes choses tout le temps ni de voir les même choses sans arrêt. Beaucoup d'acteurs n'accepteront pas de jouer pour un salaire qu'ils estiment ne pas être le leur. Tant pis pour eux: les réalisateurs prendront quelqu'un d'autre.

Qu'est-ce qui vous a séduit chez Jonathan Glazer?

D'abord, c'est un jeune réalisateur que je ne connaissais pas et qui arrivait avec son propre concept. Et il me voulait. Il savait qui il voulait pour chaque rôle. Ce n'est que son second film, mais il était sûr de lui, sur tous les aspects. C'est fabuleux de travailler avec quelqu'un comme ça. Et il faut respecter ça, même quand il se trompe.

Dans ces cas-là, est-ce que vous intervenez?

On ne donne pas de conseils à un réalisateur. Chaque réalisateur à sa propre approche. Et il ne veulent pas de conseils d'un acteur. Mon Dieu! Surtout dites votre texte, un point c'est tout! Vous savez, ce que je peux affirmer après toutes ces années, c'est que le cinéma est un médium de réalisateurs, pas d'acteurs.

«Birth» rappelle un peu les films d'atmosphère de jadis. Il est d'ailleurs presque monochrome, un peu comme un film en noir et blanc.

J'adore leur image! Je trouve que l'ambiance des films noir et blanc est plus belle, plus intéressante, plus flatteuse. Je ne crois pas que la couleur est bonne à quoi que ce soit, sauf peut-être les comédies musicales. Quand John Huston a fait «Moby Dick», il voulait le moins de couleurs possible. Le noir et blanc offre des nuances que la couleur n'a pas. Je ne sais pas pourquoi on ne peut plus en faire. Je trouve qu'on a perdu quelque chose.

© La Libre Belgique 2004