Dans son automobile flambant neuve, Ma Rainey arrive tout droit de Georgie. Sa réputation la précède : la diva est à prendre avec des pincettes. Son statut de "mère du blues" lui permet de prendre tout le monde de haut et elle ne s’en prive pas. Caprice de star ? Pas seulement… Moyen de défense imparable car Ma Rainey n’est pas dupe. Si on lui déroule le tapis rouge pour venir enregistrer un disque à Chicago, c’est parce que les producteurs savent qu’ils pourront en vendre des milliers. "Il n’y a que ma voix qui les intéresse. Ils me traiteront comme je veux, peu importe le coût", lance Ma, résolue…

Une fois encore, Viola Davis transcende ce rôle de forte tête à qui rine, ni personne ne résiste. L’action se concentre sur cet après-midi passé en studio mais elle cristallise toutes les tensions, les frustrations et les espoirs que les Afro-Américains vivent au quotidien, à Chicago ou ailleurs, en 1927. Et notamment au sein de l’industrie musicale.

Dans ce huis clos tiré d’une pièce d’August Wilson (1982), on sent monter la chaleur et les tensions qu’elle exacerbe. Tant entre le manager Irvin et Ma Rainey qu’au sein du groupe de musiciens qui l’accompagnent. Une seule question compte, celle du pouvoir : qui imposera sa volonté au final ?

Dans ce groupe de musiciens plutôt affables, il y a une tête brûlée : Levee (Chadwick Boseman), jeune trompettiste insatisfait et ambitieux, refusant de se contenter des restes que veulent lui laisser les Blancs. Cette salle de répétition sombre et crasseuse, située en sous-sol, ressemble à la place réservée aux Noirs dans une société où la ségrégation fait rage. Hors de question qu’il reste là. Son projet est limpide : monter son propre groupe et imposer sa musique. Quitte à s’opposer à la volonté de Ma...


Viola Davis et Chadwick Boseman : rencontre au sommet

Grâce à l’intensité et à la profondeur de leur interprétation, et à la justesse de leurs partenaires, Viola Davis et Chadwick Boseman font oublier le carcan qui les enserre et offrent une résonance intemporelle à leurs désillusions. Ce qui ne devait être qu’une banale session d’enregistrement, face à deux producteurs blancs avides de succès, charrie bientôt le parfum de l’amertume et un condensé des tragédies humaines vécues par chacun. À l’image du blues que Ma Rainey sait si bien faire vibrer.

Personne n’avait de doute concernant le talent de Viola Davis - véritable caméléon sur grand et petit écrans (How to Get Away With Murder) - ou de Chadwick Boseman (Black Panther), mais Le Blues de Ma Rainey vient confirmer tout le bien que l’on pensait d’eux. Rajoutant au palmarès de Boseman, cruelle ironie, quelques mois à peine après sa disparition, l’étoile prometteuse d’un jeune homme ambitieux.

La bande originale du film, réalisé par George C. Wolfe et produit par Denzel Washington, est signée par le grand jazzman Branford Marsalis ce qui ajoute encore au plaisir de la découverte.

À voir dès vendredi 18/12 sur Netflix

Le Blues de Ma Rainey / Ma Rainey’s Black Bottom Chant de révolte De George C. Wolfe Scénario Ruben Santiago-Hudson Avec Viola Davis, Chadwick Boseman, Colman Domingo, Taylour Paige Durée 1h25.

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