Le ciel au-dessus de Tibhirine

Le ciel au-dessus de Tibhirine
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Cinéma

Fernand Denis

Publié le à - Mis à jour le à

Des hommes et des dieux. Tout le film de Xavier Beauvois est simplement, patiemment, construit autour de ces deux mots, homme et Dieu. Ces hommes, ce sont, principalement, huit moines installés dans un monastère à Tibhirine dans les montagnes du Maghreb en Algérie. Mais, ce sont aussi les habitants du village accrochés à l’abbaye, des musulmans avec lesquels les frères cisterciens vivent en grande fraternité. Leur Dieu, c’est celui de la Bible avec lesquels les moines communiquent à travers des chants, des prières communes plusieurs fois par jour suivant un rituel précis. Tout comme les habitants prient leur Dieu du Coran, cinq fois par jour.

Des hommes et des dieux. Voilà, ce qui passionne le prieur, frère Christian, qui dirige - démocratiquement - la communauté. Dès qu’il peut, il se plonge dans la Bible et le Coran, à la recherche de ce qui les rapproche. Il rencontre aussi l’imam, lequel s’interroge sur ce que Dieu fait faire aux hommes - à moins que ce soit l’inverse - en apprenant qu’en Algérie une fille a été poignardée dans un bus car elle ne portait pas le voile alors qu’en France certaines revendiquent de le porter partout.

Le 26 mars 1996, sept moines de Tibhirine furent enlevés par le GIA (Groupe islamiste armé). Deux mois plus tard, leurs têtes furent retrouvées, décapitées, créant un émoi dans le monde entier. Ce n’est pas cet assassinat barbare qui intéresse Xavier Beauvois. Son film n’est pas un thriller, pas une enquête, ou plutôt si. Qui étaient ces hommes retirés du monde pour vivre plus près de Dieu ? Comment s’y prenaient-ils pour s’en approcher ?

Ils mènent une vie immobile en apparence mais pourtant rythmée d’un aller-retour permanent du concret au sacré. Ils poursuivent ainsi une double existence.

La première est très rurale et fraternelle, tâches ménagères et travaux des champs. Ils vivent ensemble, entre moines et avec les villageois. Frère Luc, par exemple, met son savoir de médecin au service de la population, assurant des dizaines de consultations chaque jour. Il partage son savoir mais aussi ses émotions lorsqu’une jeune fille lui demande : "Comment sait-on qu’on est amoureux ?" Entre moines, ils partagent désormais leurs angoisses. Depuis que le GIA a égorgé des ouvriers croates, ils constituent peut-être la prochaine cible. Les autorités algériennes les pressent d’ailleurs de partir. Certains veulent rester pour ne pas abandonner la population locale à la terreur, d’autres ne sont pas venus là pour mourir. La difficulté de ce choix insuffle une tension paradoxale, intense et sereine. Tous ensemble, deux par deux, les frères échangent leurs sentiments avec une sincérité qui fait tanguer leur foi.

La deuxième existence est très spirituelle, tendue vers le divin au moyen de la prière et plus encore des chants, les psaumes où d’une seule voix, ils dialoguent avec Dieu.

Et là, il se passe quelque chose de miraculeux, voire de transcendant. Ce qui devrait être ennuyeux, relever de la bondieuserie, ne l’est jamais. Dans ce va-et-vient du terrestre au céleste, Xavier Beauvois comme Dreyer ou Wenders avant lui, est à la recherche de l’indicible et pose la question du divin à laquelle tout homme se confronte, croyant ou pas. Avec simplicité et modestie plutôt qu’austérité, il s’appuie sur les cadres rigoureux, la lumière, la force expressive des visages traduisant les émotions intérieures. D’un point de vue cinématographique, c’est l’anti Bruno Dumont, tant dans l’approche humaine des personnages que dans la dimension formelle, épurée, à l’opposé de l’ostentation contemplative.

Deux heures durant, le réalisateur du "Petit lieutenant" nous immerge dans la vie monastique, nous fait toucher son essence et le dilemme moral de ces hommes engagés mais dont l’ambition n’est pas de se transformer en martyrs.

Est-ce le culot du calme, l’extrême discrétion de la caméra, la puissance des visages qui parlent directement au cœur, l’audace de l’émotion pure du "Lac des cygnes" qui transforme un repas en dernière Cène ou le pouvoir du chant, la foi dans les psaumes pour couvrir le vacarme d’un l’hélicoptère militaire ? Le film de Xavier Beauvois transcende la pellicule, la fait vibrer avec une grâce rare, qui interpelle tous les hommes, croyants ou non. Au cinéma, on rit, on pleure, on tremble, on réfléchit, on s’émerveille. Pendant le film de Xavier Beauvois, on vit quelque chose, d’indéfinissable, d’humain, un moment rare. Tous ensemble.

Certains films ont une âme, "Des hommes et des dieux" est de ceux-là.

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