"Je ne sais pas ce qui restera de moi dans cinquante ans. Probablement que tous les films auront pris un coup de vieux terrible et le cinéma n’existera sans doute plus. J’estime que la disparition du cinéma aura lieu vers l’an 2020 et que dans cinquante ans environ il n’y aura plus que la télévision. Eh bien, si je peux avoir une ligne dans le Grand Dictionnaire universel du cinéma, j’en serai heureux." Jean-Pierre Melville s’exprimait ainsi en 1970, trois ans avant sa mort. Au paradis des réalisateurs, il doit être heureux. En 2020, le cinéma a été malmené, certes, mais il survit. Ses films, même datés, sont toujours appréciés. Son nom est suivi de plus d’une ligne dans les dictionnaires du cinéma.

Un cinéaste très prisé

Jean-Pierre Melville est le réalisateur qui a donné au cinéma français un deuxième souffle après la Seconde Guerre mondiale. Ses influences hollywoodiennes transparaissaient dans ses atours : Stetson, lunettes noires, voitures américaines rutilantes (dont plusieurs apparaissent dans ses films). Il a vêtu Belmondo de la soutane dans Léon Morin, prêtre, a fait d’Alain Delon Le Samouraï, de Lino Ventura le plus réaliste et tragique des résistants, de Bourvil un commissaire zélé. Son cinéma noir à la française a influencé John Woo, Jarmush, Tarantino ou Winding Refn.

Le cinéma selon Jean-Pierre Melville, série d’entretiens avec Rui Nogueira, permet de se replonger dans son œuvre à travers ses propos. L’ouvrage a les défauts de ses qualités : hors une postface de l’auteur, il reproduit tels quels les textes de l’époque, sans rappel biographique ou notices pour les profanes - on y parle d’une autre époque. Il n’y a pas plus de mise en perspective de propos qui forgent le mythe personnel : Melville, tel Hitchcock, qu’il cite dans ses entretiens avec Truffaut, peut être "merveilleusement de mauvaise foi". Manque, aussi, une analyse approfondie du dernier film du réalisateur (Un flic, 1972). Reste, dans ce "Melville par Melville", un (auto)portrait sans fard d’un cinéaste dont la vie aurait pu être un film.

Né Jean-Pierre Grumbach à Paris en 1917 dans une famille juive, il se forge une cinéphilie dès l’âge de six ans. Elle nourrit son amour du cinéma américain, qui transparaît dans toute son œuvre (sa liste des soixante-trois réalisateurs américains essentiels mériterait une analyse détaillée).

Le futur réalisateur entre en clandestinité et résistance dès le début de la Seconde Guerre mondiale, fuit à Londres, revient dans le maquis. Il prend un pseudonyme, optant pour le patronyme de l’auteur de Moby Dick, qu’il conserve à la Libération.

Précurseur du style Nouvelle Vague

Son premier film, tourné en 1947, est une adaptation du Silence de la mer, roman sous pseudonyme d’un résistant, signé Vercors. Paru en pleine guerre, c’est la première œuvre qui glorifie la résistance à l’occupant. Fort de son implication de la première heure dans celle-ci, Melville s’arroge le droit d’en signer l’adaptation, contre l’avis de l’auteur, sous la condition de le soumettre à un comité composé de résistants et de Vercors lui-même. En cas d’un avis négatif, Melville s’était engagé à détruire le film. Il est réalisé sans carte professionnelle, ni autorisation.

Melville marche dans les pas du néoréalisme rossellinien par la force des choses, jetant sans le savoir les bases de la Nouvelle Vague, dont les réalisateurs l’admiraient mais qui l’ont déçu ("Le style Nouvelle Vague n’existe pas. La Nouvelle Vague ne fut qu’une façon économique de faire les films."). Par souci d’authenticité, il tourne dans la maison même de Vercors, qui avait été occupée par l’officier allemand qui a inspiré le personnage du roman.Il raconte comment il eut l’audace de faire jouer un comédien allemand (Howard Vernon) et des figurants, vêtus de l’uniforme des feldgraus, dans Paris, à peine deux ans après la fin des hostilités ("On risquait à chaque instant de se faire casser la gueule.").

Un ajout majeur

Il se fait un nom, se forge une autonomie financière qui lui permet d’acquérir en 1955 son propre studio, qui partira en fumée en 1967. Bob le flambeur (1955) est son premier scénario original, sa première déclinaison du film noir américain qu’il chérit tant - fantasmant sur un film de casse à la française, après avoir vu Asphalt Jungle de John Huston (1950). Il polira la formule jusqu’au remarquable Le Cercle Rouge (1970), sommet de sa carrière.

Entre-temps, il s’est offert une autre expérience de tournage semi-clandestin au pays de ses rêves, Deux hommes dans Manhattan (1958), où il incarne un des deux rôles principaux. Et il a décliné ses souvenirs de la France occupée dans Léon Morin, prêtre (1961) et de la résistance dans L’Armée des ombres (1969), adaptation du roman éponyme de Joseph Kessel, et sans doute meilleur film sur le sujet.

L’ajout majeur de cette réédition est un long segment sur Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls, que Melville a découvert en 1971 avec Rui Nogueira. Le réalisateur livre, loin des poncifs, un regard lucide sur ce que cette guerre (comme toutes les guerres) a fait aux individus : "Je me sens solidaire des bons, des brutes, des truands et des salauds. Ils avaient mon âge, ils ont été engagés quelques fois à leur insu dans une aventure tragique."

Delon, la dernière star

Melville, c’est aussi trois films avec Alain Delon, qu’il qualifie de "dernière star", évidemment au sens hollywoodien du terme : "quelqu’un comme tout le monde avec something else extra", soit "la certitude et l’instinct indiscutable de l’attitude gestuelle". Jugement similaire pour Lino Ventura, qui "n’a jamais appris à dire un texte, mais le dit mieux que personne".

De ces entretiens, ressort l’image d’un farouche indépendant, "un solitaire à cinq (ma femme et mes trois chats)" qui se donne "pour règle absolue de ne pas fréquenter ses contemporains". Rien d’étonnant à ce que son cinéma soit peuplé de professionnels solitaires, fidèles en amitiés, fussent-elles de la dernière heure (Le Cercle rouge) ou dans le camp adverse (Un flic).

De même, conscient d’être perçu comme un "homme de droite", à une époque où les étiquettes clivent le cinéma et la critique français, Melville surenchérit ("je suis un anarcho-féodal"), puis nuance ("Je me garde bien d’avoir un idéal politique. Je n’ai aucun credo politique ni religieux. Il ne me reste donc que la morale… et la conscience. […] Je m’arrange pour ne causer aucun trouble à personne." Sa seule religion était le cinéma, qu’il considérait comme "sacré" .

Le Cinéma selon Jean-Pierre Melville - Entretien avec Rui Nogueira De Rui Nogueira, Capricci, 220 pp. Prix 22 €.

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À voir : Huit films de Jean-Pierre Melville sur LaCinetek : outre ceux ci-après : Deux hommes dans Manhattan (1958), Léon Morin, prêtre (1961), Le Doulos (1962) et Un Flic (1972). Nous avons déjà évoqué Léon Morin, prêtre et Le Doulos dans le Arts Libre du 4/11/20.

Bob le flambeur (1955)

Un truand ruiné par le jeu projette de cambrioler le casino de Deauville. Ce premier scénario original de Melville répond à une règle d’or du film noir : "l’effort inutile". Une intrigue maintes fois plagiée, notamment dans Ocean’s Eleven (Lewis Milestone, 1960), dont Steven Soderbergh a fait un remake à succès.

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Le Samouraï (1967)

Alain Delon en tueur à gage ascétique. "L’analyse d’un schizophrène faite par un paranoïaque, puisque tous les créateurs sont des paranoïaques." Le plus emblématique des films de Melville, adulé en son temps au Japon, encore cité comme modèle aux États-Unis.

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L’armée des ombres (1969)

Pendant la guerre, le chef d’un réseau de résistants (Lino Ventura) tente de sauver son groupe. Le cinéma de Melville est hanté par l’échec et la mort, héritage de ces années-là : "Je ne peux pas raconter ce que j’ai vu à la guerre. Mon film serait censuré." Il adapte Kessel en connaissance de cause : "La guerre, c’est bien sûr contre l’ennemi, mais aussi dans ses propres rangs."

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Le Cercle rouge (1970)

Un commissaire ("André Bourvil", crédité ainsi pour la seule fois de sa carrière) traque un évadé (Gian Maria Volonté), associé à un repris de justice (Delon) et un ex-flic (Yves Montand). La minutieuse scène de casse rend hommage à celle d’Asphalt Jungle de John Huston (1950). "Une somme de toute ma vie de cinéaste et aussi de toute ma vie de spectateur."

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