Le "Monde enchanté de Jacques Demy", l’exposition que consacre la Cinémathèque de Paris au réalisateur des "Demoiselles de Rochefort" suit un parcours chronologique. Logique, tant son œuvre suit sa vie, de son enfance à Nantes à son ultime film, "Trois places pour le 26", ne peut se comprendre qu’à la lumière de tous ceux qui l’ont précédé. Le parcours de Jacques Demy est singulier. Il émerge avec la Nouvelle Vague. Comme Truffaut, Godard ou Chabrol, il est né au début des années 30. Comme eux, il a grandi et rêvé du cinéma américain. Comme eux, il l’a réinventé à son échelle, française. Mais il fut l’ outsider des outsiders , électron libre des électrons libres.

Enfance et débuts

L’exposition rappelle qu’il fut d’abord "Jacquot de Nantes" - titre du film que consacra Agnès Varda à l’enfance du cinéaste. Adolescent durant la Seconde Guerre mondiale, il bricole des petits films d’animations dans le garage de son père, tournés avec une caméra Pathé-Baby : merveille que de pouvoir les découvrir. On constate sur ses dessins de jeunesse que son univers est déjà là : décor gothique et Technicolor du cinéma américain. On peut aussi revoir les films des débuts, courts-métrages ("Les horizons morts", 1951), documentaire ("Le Sabotier du Val de Loire", 1956, "Ars", 1959), moyen-métrage ("Le Bel indifférent", 1957, avec, déjà, une attention marquée pour la couleur).

Le premier long-métrage

"Lola" (1961), portrait d’une prostituée au grand cœur incarnée par Anouk (l’)Aimée (photo ci-dessous) installe l’univers de Jacques Demy. A 29 ans, il rêve déjà d’une comédie musicale. Faute de moyens, il tourne en noir et blanc et en décors réels, dans le style Nouvelle Vague de Raoul Coutard, chef opérateur de Godard, qui a tourné l’année précédente "A bout de souffle" (1960). Le cinéma de Demy se révèle déjà populaire, sensible, pudique et élégant.

La consécration

Passé le gris de la première salle de l’exposition, la couleur envahit les deux suivantes, séparées d’une rue. Le trottoir de droite est celui de la "Rue des Parapluies". Celui de gauche, de la "Rue des Demoiselles". Présente-t-on encore ce Demy-là ? On connaît ses comédies musicales colorées, avec Catherine Deneuve en nouvelle icône du cinéma français. D’abord fragile dans "Les Parapluies de Cherbourg" (1964, photo ci-dessous), puis effrontée et sûre d’elle dans "Les Demoiselles de Rochefort" (1967). Sous les couleurs du premier, suinte la grisaille d’un pays en guerre (en Algérie). Demy démontre une rare capacité à parer la gravité du quotidien des couleurs du divertissement. Lutte des classes, séparation, rupture et même fille-mère reviendront dans son cinéma. Sur la feuille de casting, on découvre qu’une certaine Françoise Hardy fut envisagée pour jouer Geneviève. Cette section revient sur les débuts de la collaboration avec le compositeur Michel Legrand ou avec le décorateur Bernard Evein, ami d’enfance.

Avec "Les Demoiselles de Rochefort" (photo de couverture), Demy signe son chef-d’œuvre. Il s’offre deux icônes de la comédie musicale américaine : Gene Kelly et George Chakiris. Le premier, dans un documentaire d’époque, se fend du traditionnel compliment des Américains à la France : "On mange bien ici." On admire surtout au mur les très belles photos de tournage ramenées par Agnès Varda, compagne d’une vie. On jette un regard amusé sur la reconstitution des œuvres d’art moderne de la galerie Lancien (!). Mais l’œil est soudain attiré, au fond de la salle suivante, par un invité inattendu.

L’ami américain

Car que fait donc Harrison Ford sur l’écran géant au bout du périmètre consacré à "Model Shop" (1969) ? Suite aux "Demoiselles ", le studio hollywoodien Columbia a signé un contrat à Demy. La famille Demy-Varda s’installe à Beverly Hills. Le réalisateur découvre l’envers du décor, soit la vraie vie américaine et ce Los Angeles qu’on ne voit jamais à l’écran. C’est le temps des hippies, des manifestations contre la guerre du Vietnam Ses producteurs américains attendent un musical , Demy signe une errance sur les trottoirs de LA où échoue Lola (photo). Pour son antihéros, Jacques Demy a craqué sur un jeune acteur inconnu de 27 ans. Il s’appelle Harrison Ford. La Columbia n’y croit pas. Elle impose au réalisateur Gary Lockwood. Devant la caméra de Rosalie Varda-Demy, Harrison Ford livre un émouvant hommage : "Le fait que Jacques se soit battu pour m’imposer m’a donné le courage de ne pas désespérer pendant les six années qui ont suivi."

Le ruban de rêves

De retour en Europe, le réalisateur déroule son "ruban de rêves", le triptyque "Peau d’âne" (d’après Charles Perrault, 1970), "Le joueur de flûte" (d’après les frères Grimm, 1972) et "Lady Oscar" (d’après le manga de Riyoko Ikeda, 1979, photo ci-dessus). La section sur "Peau d’âne" reconstitue les robes-meringue de Catherine Deneuve. Toujours plus enchanté, et encore un peu chanté, le cinéma de Demy n’en devient pas moins plus sombre derrière les effets psychédéliques alors dans l’air du temps. On y parle d’inceste, de lutte des classes, de travestissement, Sans en avoir les signes extérieurs, Demy est quasiment un réalisateur de la contre-culture. Mais reste un grand romantique qui rêve d’amour immortel.

Un monde désenchanté

Les Trente Glorieuses s’achèvent; les murs de l’expo repassent au gris. Demy pense évidemment à ses parents avec le couple de garagistes de "L’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la Lune" (1973). Marcello Mastroianni y est enceint : le réalisateur se fait féministe. Dans "Une chambre en ville" (1983), il se souvient en chansons des grèves des chantiers navals de Nantes. Formellement, pourtant, le cinéma de Demy n’est en phase avec son époque. "Parking" (1985, photo ci-dessus) revisite le mythe d’Orphée avec une stylisation très kitsch - noir et blanc avec insert de couleur rouge. Reste le film-somme : "Trois places pour le 26" (1988). Le seul rôle chanté d’Yves Montand au cinéma est une transposition romanesque de sa vie. Encore une fois, affleure sous la comédie musicale une face plus sombre avec une (nouvelle) histoire d’inceste.

Demy privé

On sort de la visite avec quelques tableaux peints par Demy dans les dernières années de sa vie. Ainsi qu’une sélection de photos prises au cours de ses voyages, aux compositions chromatiques dignes de ses films. Où l’on se rappelle qu’avant le numérique, il fallait un authentique œil pour enchanter le quotidien.