Cinéma

Le 17e Festival international du film de Marrakech s’est clôturé, samedi soir, sur le sacre de « Joy » de Sudabeh Mortezai. Un film dur, qui ausculte l'univers de la prostitution forcée dans la communauté nigériane de Vienne.


A Marrakech, un événement en chasse un autre… Ce lundi et ce mardi, les dirigeants du monde entier se réunissent ici pour signer le Pacte mondial des migrations des Nations unies. Tandis que samedi soir, s’est clôturé le 17e Festival international du film de Marrakech qui, pendant neuf jours, a fait vibrer la Ville rouge. Mais derrière les paillettes et le tapis rouge, le festival a, lui aussi, été à l’écoute des maux du monde. A travers notamment une Compétition de haut niveau, réunissant 14 longs métrages issus de quatre continents, pour la plupart des premiers ou des seconds films. Parmi ceux-ci, le jury de James Gray a justement été impressionné par un film qui aborde frontalement la question de la migration.

Les jeunes filles et leur Madame

En attribuant l’Etoile d’or du meilleur film à Joy, James Gray et ses jurés saluent l’impressionnant travail de recherches de Sudabeh Mortezai. Née en Allemagne de parents iraniens, la réalisatrice — qui fut longtemps documentariste avant de passer à la fiction — abordait déjà le problème des réfugiés dans son premier film Macondo, présenté en Compétition à Berlin en 2014. Avec Joy, un film plus fort encore, elle poursuit dans cette voie, en décrivant l’univers de la prostitution forcée dans la communauté nigériane de Vienne.

Tenues par le « juju », un objet lié à un rituel vaudou qui précède leur départ vers l’Europe, des milliers de jeunes filles sont placées sous le joug de « Madames », qui les obligent à enchaîner les passes dans les rues européennes pour rembourser leurs dettes. Recevant son prix des mains de Monica Bellucci et de James Gray, Sudabeh Mortezai a d’abord tenu à « remercier toutes les femmes qui m’ont raconté leurs histoires, dont est inspiré le film, mais aussi toutes celles avec lesquelles j’ai fait le film ». Avant de faire monter sur scène sa jeune actrice « Precious » Mariam Sanusi.

Dévoilé lors des Giornate degli autori à la Mostra de Venise en septembre, prix du meilleur film au Festival de Londres il y a quelques semaines, Joy poursuit donc sa belle carrière en festivals. Gageons que le film pourra être rapidement distribué sur les écrans belges…

Une nouvelle direction

Cette 17e édition aura été celle de la renaissance. L’année dernière, le festival avait en effet été annulé, pour réfléchir à son avenir. Cherchant à acquérir une dimension plus internationale, la Fondation du Festival de Marrakech a engagé un nouveau directeur artistique, pour succéder au Français Bruno Barde. C’est l’Allemand Christoph Terhechte qui a été débauché. Et pour sa première édition, l’ancien directeur de la section Forum de la Berlinale. Lequel a eu carte blanche pour composer une très belle sélection de quelque 80 longs métrages, venus de 29 pays. Avec notamment un passionnant focus consacré au cinéma marocain.

Organisées au Palais des Congrès, au cinéma Colisée, au nouveau Musée Yves Saint Laurent mais aussi face au public populaire de la place Jemaa el-Fna, coeur vibrant de la médina de Marrakech, les projections ont attirées environ 100000 spectateurs. Alors que les salles de cinéma disparaissent au Maroc, ce festival est en effet souvent une occasion unique pour le public marocain de découvrir le cinéma du monde entier sur grand écran.

Devant le tapis rouge du Palais des Congrès, des milliers de curieux étaient également réunis tous les soirs, pour apercevoir les nombreuses stars venues passer quelques jours à Marrakech. Le premier week-end, c’est par exemple une foule compacte qui a assisté aux retrouvailles de Martin Scorsese, un habitué de Marrakech, et de Robert De Niro. Très généreux, l’acteur s’est prêté à un long bain de foule, pour le plus grand plaisir de ses fans. Avant de présenter, quelques jours plus tard, Les Incorruptibles de Brian De Palma sur la place Jemaa el-Fna…

Rendez-vous très glamour, le Festival de Marrakech a en effet offert cette année une très belle affiche. On a ainsi vu défiler Agnès Varda, Cristian Mungiu, Guillermo Del Toro, Thierry Frémaux, Laurence Fishburne, Dakota Johnson ou encore Gael García Bernal… De quoi faire oublier quelques couacs dans l’organisation — avec un mouvement de mauvaise humeur de la presse internationale en début de festival, suite aux retards et autres annulations d’interviews. Et augurer d’un futur radieux pour le principal rendez-vous du 7e Art sur le continent africain.


Le palmarès 2018:

Présidé par le cinéaste américain James Gray, le jury de ce 17e Festival de Marrakech était composé des réalisateurs Laurent Cantet, Lynne Ramsay, Michel Franco, Joana Hadjithomas et Tala Hadid et des acteurs Dakota Johnson, Daniel Brühl. Voici son palmarès:

  • Étoile d’or du meilleur film (Grand prix): Joy de Sudabeh Mortezai (Autriche)
  • Prix du jury: La camerista de Lila Avilés (Mexique)
  • Prix de la mise en scène: Ognjen Glavonić pour La Charge (Serbie)
  • Prix de la meilleure actrice: Aenne Schwarz dans Alles ist Gut d’Eva Trobisch (Allemagne)
  • Prix du meilleur acteur: Nidhal Saadi dans Regarde-moi de Nejib Belkadi (Tunisie)