Etablir un palmarès, c’est imposer des choix, quitte à décevoir ou provoquer l’incompréhension. Ce n’est pas vraiment le cas cette année, la tâche du président du jury de la 64e Berlinale James Schamus et de ses jurés (Barbara Broccoli, Greta Gerwig, Michel Gondry, Tony Leung, Christoph Waltz…) ayant été grandement facilitée par le niveau assez moyen de la Compétition officielle…

D’un point de vue cinéphile en effet, cette sélection manquait de peps, brillant notamment par l’absence de grands noms du cinéma d’auteur contemporain, à l’exception de l’Américain Wes Anderson et du vétéran français Alain Resnais. Tous deux ont d’ailleurs été salués par le jury, avec deux films très enjoués malgré la tonalité sombre de leur sujet : la montée du fascisme dans l’Europe de l’entre-deux-guerres pour Anderson, dont The Grand Budapest décroche le Grand Prix du jury, et la mort à venir pour Resnais, récompensé pour Aimer, boire et chanter du prix Alfred Bauer. Un prix qui salue "un film ouvrant de nouvelles perspectives" . Pas mal pour un jeune cinéaste de 91 ans !

Une sélection décevante

Ne pouvant se payer le luxe d’inviter les plus grands auteurs du 7e Art - beaucoup réservent en effet leur nouveau film pour le festival de Cannes en mai -, le président de la Berlinale Dieter Kosslick tente donc de jouer les têtes chercheuses. En sélectionnant par exemple trois premiers films de jeunes cinéastes, dont aucun n’a impressionné le jury. Il faut dire que si l’"Historia del miedo" de l’Argentin Benjamin Naishtat est aussi intéressant que radical, on se demande encore ce que faisaient en Compétition d’un festival majeur le tape-à-l’œil "71" du Français Yann Demange et surtout l’insipide "Macondo" de l’Autrichienne d’origine iranienne Sudabeh Mortezai. Deux réalisateurs qui ne semblent pas en mesure d’assurer la relève du cinéma mondial…

De même, "Praia do futuro" du Brésilien Karim Aïnouz, "In Between Worlds" de l’Autrichienne Feo Aladag, "No Man’s Land" du Chinois Ning Hao, "Stratos" du Grec Yannis Economides, "Beloved Sisters" de l’Allemand Dominik Graf, "La voie de l’ennemi" du Français Rachid Bouchareb ou encore "In Order of Disappearance" du Norvégien Hans Petter Moland n’étaient franchement pas à leur place en Compétition. Alors que Dieter Kosslick a laissé hors Compétition certains films captivants, comme "Diplomatie" de Volker Schlöndorff par exemple, qui offre une confrontation au sommet entre André Dussolier et Niels Arestrup sur l’importance de pouvoir désobéir à des ordres absurdes. Ici la destruction de Paris qu’exigeait Adolf Hitler mais qu’a refusé de mettre en œuvre le général Dietrich von Choltitz.

L’émotion face au temps qui passe

Une fois laissés de côté les films mineurs, restaient donc une petite dizaine de films sur lequel le jury a réellement pu débattre. Si l’on regrette que le captivant "La tercera orilla" de l’Argentine Celina Murga ne se retrouve pas au palmarès, pour le reste, le jury a logiquement pointé les œuvres les plus marquantes de cette 64e Berlinale. La seule surprise, comme souvent, vient du classement retenu… Coup de cœur du public et d’une grande partie de la presse internationale, Boyhood a finalement dû se contenter du prix du meilleur réalisateur. Dommage pour le Texan Richard Linklater, qui signe la chronique très personnelle d’une enfance américaine. Mais avec une idée de mise en scène forte : filmer les mêmes comédiens (Patricia Arquette et Ethan Hawks notamment) pendant 12 ans. Voir grandir ou vieillir à l’écran des acteurs pendant 2h44 est une expérience tout simplement fascinante, qui provoque une émotion pure face au temps qui passe et à l’enfance qui s’envole…

Le thème de la filiation et de l’enfance a d’ailleurs traversé toute la Berlinale, présent notamment dans deux longs métrages qui ont témoigné de la bonne forme du cinéma allemand : "Jack" d’Edward Berger, sur un gamin à la recherche de sa mère dans les rues de Berlin, et Kreuzweg de Dietrich Brüggemann, récompensé du prix du scénario pour cette étude des ravages que peut faire sur une très jeune fille un enseignement religieux catholique traditionaliste. Le tout en 14 plans-séquences, comme les 14 stations du chemin de croix du Christ.

L’Asie largement récompensée

Cette sélection officielle était aussi marquée par une forte présence chinoise, avec trois films très différents qui témoignent non seulement de la mutation de la société chinoise mais aussi de son cinéma. Avec Black Coal, Thin Ice, le Chinois Diao Yinan livre sans aucun doute l’essai le plus abouti. Là où Ning Hao propose un simple divertissement avec le western revisité "No Man’s Land", Yinan utilise, lui aussi, les codes du genre, celui du film noir, mais de façon bien plus intelligente. Le polar permet en effet ici l’exploration d’une Chine qu’on ne voit jamais, celle de ces villes de province industrielles ternes, sans charme, que le cinéaste dépeint avec brio dans un film sombre sur l’avenir d’un pays gangrené par les injustices sociales. Le jury a été tellement embarqué dans l’univers très singulier de "Black Coal, Thin Ice" qu’il lui a non seulement décerné le 64e Ours d’or mais aussi le prix d’interprétation masculine pour Liao Fan, assez génial en effet dans le rôle d’un ancien policier alcoolique (la figure du détective privé) qui tombe amoureux de la veuve de l’une des victimes du meurtrier qu’il traque (la femme fatale)…

Le jury a choisi également de récompenser la photographie envoûtante du poétique Blind Massage de Lou Ye. Adaptant le roman "Les Aveugles" de Bi Feiyu, le cinéaste chinois propose une réflexion très cinématographique et sensuelle sur la cécité, grâce à une mise en scène visuellement remarquable et un superbe travail sur la bande-son.

On s’étonne sans doute un peu plus du prix d’interprétation féminine déscerné à Haru Kuroki. La jeune comédienne campe une femme de chambre discrète dans une riche famille du Tokyo des années 1930 et de la Guerre dans le nostalgique The Little House du vieux maître Yoji Yamada. A 82 ans, celui-ci livre ici un film très personnel chargé de souvenirs d’enfance. L’enfance à nouveau…