Le jury de Juliette Binoche a offert l’Ours d’or « Synonymes » de l’Israélien Nadav Lapid. L’un des rares grands films de le Compétition de ce 69e festival du film de Berlin, qui s’est clos ce dimanche. Un festival en transition, qui célébrera en 2020 son 70e anniversaire.


En décernant, samedi soir, l’Ours d’or à Synonymes, le jury international de la Berlinale a récompensé l’un des rares grands film de la Berlinale, qui a refermé ses portes ce dimanche. Cette 69e édition n’a en effet jamais réussi à créer un véritable engouement. En tout cas du côté de la Compétition (comme souvent moins audacieuse que le Panorama).

Pour sa dernière année à la tête du festival, Dieter Kosslick avait composé une sélection axée sur un cinéma d’auteur plutôt pointu, sans grands noms. Mais, malheureusement, sans grandes révélations non plus… A l’image d’une Berlinale un peu terne où, à part Catherine Deneuve et Christian Bale (venus respectivement présenter, hors Compétition L’adieu à la nuit et Vice), les grandes stars manquaient un peu à l’appel…

© Berlinale

L’identité israélienne schizophrène

En récompensant Synonymes, Juliette Binoche est ses jurés ont choisi de juger les films sur des considérations cinématographiques et esthétiques, plutôt qu’extérieures. Notamment dans le contexte post-#MeToo, qui a continué d’alimenter toutes les conversations à Berlin. Donnant cette année une large place aux réalisatrices, la Compétition comptait une petite moitié de films de femmes (7 sur 16). Mais c’est donc un homme qui succède à la Hongroise Ildikó Enyedi, Ours d’or en 2017 avec Corps et Âme, et à la Roumaine Adina Pintilie, récompensée l’année dernière avec Touch Me Not.

Dans Synonymes, son troisième long métrage avec Le policier et L’institutrice, Nadav Lapid s’inspire de ses souvenirs personnels pour proposer un questionnement radical sur l’identité israélienne (cf. ci-contre), à travers le récit d’un jeune Israélien (impressionnant Tom Mercier) débarquant à Paris bien déterminé à renoncer à son pays pour devenir Français. Très inspiré par la Nouvelle Vague et particulièrement par Godard, le réalisateur signe un film très fort sur le fond — dans cette façon de décrire la schizophrénie identitaire à laquelle est condamné son héros —, mais aussi sur la forme, drôle, ludique. Ce qui a divisé la critique, même si le film a également été salué par le prix Fipresci de la presse internationale.

Juliette Binoche est restée en France pour le grand prix, remis à Grâce à Dieu de François Ozon. Un choix un peu plus convenu, même si le cinéaste français a signé l’un des films les plus marquants de la Berlinale par sa thématique: le combat des victimes d’un prêtre pédophile contre l’archevêché de Lyon. On lui préférait quand même le magnifique So Long, My Son du Chinois Wang Xiaoshuai, qui entremêle ici de façon magistrale l’intime et le politique. Le jury n’est évidemment pas passé à côté de ce grand film, en lui décernant non pas un mais deux prix, à son actrice Yong Mei et à son acteur Wang Jingchun, tous deux bouleversants dans ce portrait, éclaté sur 30 ans, d’un couple confronté à la politique de l’enfant unique…

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Enfance, adolescence et filiation

En dehors de ces trois films, rien n’émergeait réellement le la sélection (et on a même vu des films très faibles comme The Happiness of the Strangers de Lone Scherfig, The Golden Glove de Fatih Akin, A Tale of Three Sisters d'Emin Alper ou encore Elisa y Marcela d'Isabel Coixet)… Le jury a donc salué le travail de deux jeunes cinéastes allemandes qui s’intéressaient à l’enfance et à la filiation, le thème majeur de cette Berlinale. Nora Fingscheidt a reçu le prix Alfred Bauer Prize (remis à un film qui ouvre de nouvelles perspectives cinématographiques) pour System Crasher, portrait d’une gamine de 9 ans ballottée de centres d’accueil en foyers pour enfants difficiles. Tandis qu’Angela Schanelec était sacrée meilleure réalisatrice pour le très théorique (pour ne pas dire « intello berlinois »), I Was at Home, But, qui se met au diapason du désarroi d’une mère suite à la réapparition de son fils, disparu sans raison pendant une semaine.

En offrant le prix du scénario à Piranhas, le jury salue le talent de Claudio Giovannesi, mais aussi Roberto Saviano. Toujours sous protection policière, l’auteur italien cosigne en effet le script de cette adaptation de son dernier roman homonyme, nouvelle plongée violente au coeur de la camora napolitaine, comme dans Gomorra, mais cette fois aux côtés d’un gang d’adolescents. Enfin, le prix de la meilleure contribution artistique salue la très belle photographie de Rasmus Videbæk pour Out Stealing Horses d’Hans Petter Moland. Laquelle capte parfaitement la splendeur de la nature norvégienne dans ce portrait d’un vieil homme se souvenant de l’été passé, adolescent, seul avec son père en forêt…

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Les yeux tournés vers 2020

Tirant sa révérence après 18 ans passés à la tête de la Berlinale, le fantasque Dieter Kosslick, 70 ans, laissera la place dès le mois de mai à un tandem plus jeune, formé par la cinéaste néerlandaise basée en Allemagne Mariette Rissenbeek, qui officiera comme directrice exécutive, et de l’Italien Carlo Chatrian, nommé directeur artistique. Depuis 2012 à la tête du Festival de Locarno, ce dernier a beaucoup aidé celui-ci à s’imposer dans la cour des grands. La Berlinale compte donc beaucoup sur lui pour s’offrir, comme la 75e Mostra en septembre dernier, un 70e anniversaire en fanfare… Et redonner un peu d’allant à un festival qui s’est en un peu assoupi ces dernières années…


Nadav Lapid: « Israël est un pays qui exige de vous un amour total »

« Synonymes » s’inspire de vos souvenirs de jeune Israélien à Paris…

Je suis né en tant qu’être humain en Israël et en tant que cinéaste en France. L’origine du projet est autobiographique. J’ai fait trois ans et demi de service militaire et puis, le lendemain, tu rentres chez toi comme si rien ne s’était passé… J’ai commencé des études de philo à l’université à Tel Aviv, à écrire dans un hebdomadaire à la mode, des nouvelles… Je faisais la fête; la vie était belle. Un an plus tard, vers 2000, du jour au lendemain, j’ai compris qu’il fallait que je parte, que je me sauve. Je me voyais, comme dans le conte de la caverne de Platon, comme le seul voyant entouré d’aveugles. Quelques jours plus tard, j’ai atterri à Paris, ne parlant pas bien le français, sans plan particulier. Sinon le désir acharné d’arrêter d’être Israélien et de me transformer en Français. Mais j’ai compris, de façon instinctive, que cela ne suffirait pas de prendre l’avion pour me détacher complètement, que j’avais besoin de quelque chose de plus violent: arrêter de parler hébreu. J’ai renoncé à mes mots. Il m’a donc fallu de nouveaux mots, des mots français. C’est comme ça que je me suis mis à marcher dans la rue en murmurant des synonymes…

Le film est une critique violente d’Israël. Mais celle-ci n’est pas politique, plutôt de l’ordre de l’intime. Ce pays vous a-t-il rendu fou?

Ce n’est pas un film de gauche. Il ne vote pour aucun parti politique, ni pour Netanyahou, ni pour ses opposants. Il n’y a pas de message politique à en retirer. Si on exigeait du personnage qu’il exprime la raison de son départ d’Israël, il ne saurait pas quoi répondre. Sinon en trouvant de nouveaux synonymes… Ce que je peux dire, c’est qu’Israël est un pays qui exige de vous un amour total, une dévotion, une loyauté et une fidélité infinies, une absence totale de doutes… Si vous n’êtres pas d’accord d’adhérer à cela, vous faites vous-mêmes partie des « autres », des Arabes du monde en quelque sort. Refuser de continuer à être amoureux du pays et le fait que celui-ci ne le tolère pas vous rendent fous.

Tous vos personnages israéliens sont de jeunes hommes forts, musclés, bossant dans la sécurité… Pourquoi ce rapport si fort au corps?

La politique israélienne s’exprime par une très forte virilité. Le personnage est profondément déchiré entre son corps israélien et ses mots français. Ce n’est pas par hasard s’il essaye, depuis le début du film, d’anéantir son corps. Il y a d’abord une mort symbolique dans cette baignoire, où il se laisse geler pour renaître. Ensuite, il affame son corps et finalement le prostitue. Mais en même temps, il y a quelque chose de fascinant dans ce corps israélien: même s’il a tort, il est beau. Je trouve ça magnifique…

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Le Palmarès de la 69e Berlinale

Compétition internationale

  • Ours d’or: Synonymes de Nadav Lapid (Israël)
  • Grand prix du jury: Grâce à Dieu de François Ozon (France)
  • Prix Alfred Bauer Prize: Nora Fingscheidt pour System Crasher (Allemagne)
  • Meilleure réalisation: Angela Schanelec pour I Was at Home, But (Allemagne)
  • Meilleure actrice: Yong Mei dans So Long, My Son de Wang Xiaoshuai (Chine)
  • Meilleur acteur: Wang Jingchun dans So Long, My Son de Wang Xiaoshuai (Chine)
  • Meilleur scénario: Maurizio Braucci, Claudio Giovannesi, Roberto Saviano pour Piranhas by Claudio Giovannesi (Italie)
  • Meilleure contribution artistique: Rasmus Videbæk, pour la photographie de Out Stealing Horses de Hans Petter Moland (Norvège)
  • Prix Fipresci de la critique internationale: Synonymes de Nadav Lapid (Israël)
  • Prix du jury oecuménique: God Exists, Her Name Is Petrunya, de Teona Strugar Mitevska (Macédoine/Belgique…)
  • Ours d’or du court métrage: Umbra de Florian Fischer et Johannes Krell (Allemagne)
  • Prix du jury court métrage: Blue Boy de Manuel Abramovich (Argentine/Allemagne)

Panorama

  • Prix du public: 37 Seconds d’Hikari (Japon)
  • Prix du public documentaire: Talking About Trees de Suhaib Gasmelbari (France/Soudan/Allemagne.Chad/Qatar)
  • Prix du jury oecuménique: Buoyancy de Rodd Rathjen (Australie)
  • Prix Fipresci de la critique internationale: Dafne de Federico Bondi (Italie)

Forum

  • Meilleur film: Erde (Earth) de Nikolaus Geyrhalter (Autriche)
  • Prix Fipresci de la critique internationale: Die Kinder der Toten de Kelly Copper, Pavol Liska (Autriche)

Generation

  • Ours de cristal du meilleur film: Une colonie de Geneviève Dulude-De Celles (Québec)
  • Mention spéciale: Daniel fait face de Marine Atlan (France)

Generation KPlus

  • Grand prix du jury meilleur film: A First Farewell de Wang Lina (Chine)
  • Mention spéciale: My Extraordinary Summer with Tess de Steven Wouterlood (Pays-Bas/Allemagne)

Generation 14Plus (Jury jeune)

  • Ours de cristal du meilleur film: Stupid Young Heart de Selma Vilhunen (Finlande/Pays-Bas/Suède)
  • Mention spéciale: We Are Little Zombies de Makoto Nagahisa (Japon)

Generation 14Plus (Jury international)

  • Grand prix du jury meilleur film: House of Hummingbird de Kim Bo-ra (Corée)
  • Mention spéciale: Bulbul Can Sing de Rima Das (Inde)

Divers

  • Ours d’or d’honneur: Charlotte Rampling
  • Berlinale Camera: Agnès Varda, Sandra Schulberg (fondatrice du Independent Filmmaker Project), Herrmann Zschoche (réalisateur) et Wieland Speck (directeur de la section Panorama de 1992 à 2017)
  • Meilleur premier film: Oray de Mehmet Akif Büyükatalay (Allemagne) en Perspektive Deutsches Kino
  • Prix Label Europa Cinéma: Stitches de Miroslav Terzić (Serbie/Bosnie/Croatie/Slovénie) Panorama
  • Teddy Award du meilleur film: Breve historia del planeta verde de Santiago Loza (Argentine/Brésil/Allemagne/Espagne) au Panorama
  • Teddy Award du meilleur documentaire: Lemebel de Joanna Reposi Garibaldi (Chili/Colombie) au Panorama
  • Prix spécial du jury Teddy: A Dog Barking at the Moon de Xiang Zi (Chine/Espagne) au Panorama

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La Compétition berlinoise ne comptait que 16 films et non 17 comme prévu, suite au retrait (sans doute pour cause de censure chinoise) de One Second de Zhang Yimou.