Eugène Green fidèle à son univers dans une géniale comédie antinaturaliste.

Collégien misanthrope, Vincent (Victor Ezenfis) vit avec sa mère, Marie (Natacha Régnier), une infirmière dévouée à son travail qui élève seule son fils, refusant de lui révéler l’identité de son père. Mais le garçon finit par découvrir qu’il s’agit d’Oscar Pormenor (Mathieu Amalric), éditeur parisien à succès totalement égocentrique. Vincent décide de se venger de ce géniteur qui a refusé de le reconnaître, quand il tombe sur le frère de celui-ci, le brave Joseph (Fabrizio Rongione)…

Installé en France depuis la fin des années 60, l’Américain Eugène Green a débuté sa carrière en créant une décennie plus tard le Théâtre de la Sapience, troupe consacrée au théâtre baroque, avec laquelle il tente notamment de renouer avec la diction de l’époque. Green a transposé dans ses films ce goût pour le baroque, créant un univers réellement singulier.

Dans ce sixième long métrage - après notamment "Le monde vivant" en 2003 ou "Le pont des Arts" en 2004 (son plus grand succès) -, le réalisateur continue de creuser son sillon : faire cohabiter, ou plutôt s’entrechoquer, le passé et le présent, l’histoire de l’art et le cinéma. Cette fois, il remonte jusqu’à la Bible, divisant son film en autant de chapitres en écho à l’Ancien et au Nouveau Testaments : le Sacrifice d’Isaac, le Veau d’or, la Fuite en Egypte, Joseph le Charpentier…

Ce qui intéresse Green dans "Le fils de Joseph", ce n’est pas tant le récit sur la filiation, ni la satire (pourtant savoureuse) du milieu littéraire parisien que connaît bien le cinéaste, également romancier, que la réflexion sur la forme cinématographique. Et celle-ci se nourrit du travail antérieur de cet amoureux de la poésie médiévale.

Un peu comme Rohmer avait pu le faire dans "Perceval le Gallois", Green tourne en effet le dos aux conventions cinématographiques traditionnelles pour en revenir à d’autres. Son travail sur la langue est notamment passionnant. Les comédiens réussissent le tour de force d’être justes en ne jouant pas leur texte mais en le scandant d’une voix atone, soulignant chaque liaison, même les plus inopportunes. Très musical, le résultat est saisissant !

Malgré cet antinaturalisme revendiqué, on est pourtant toujours au cinéma chez Eugène Green, grâce à des cadres rigoureux, une lumière somptueuse, un vrai sens du récit. Mais un cinéma qui se nourrit de toute l’histoire de l’art. Qu’il s’agisse de références bibliques (Régnier en figure mariale, Rongione en Joseph…), de la musique baroque (avec un moment de grâce pure, une pièce de Domenico Mazzocchi chantée par l’ensemble du Poème harmonique de Vincent Dumestre) ou encore de la peinture. Ainsi, dans la chambre de Vincent, trône une reproduction du sublissime "Sacrifice d’Isaac" du Caravage, auquel revient sans cesse Green dans un film foisonnant, qui dépasse largement l’exercice de style.


© IPM
 Scénario & réalisation : Eugène Green. Photographie : Raphaël O’Byrne. Avec Victor Ezenfis, Natacha Régnier, Fabrizio Rongione, Mathieu Amalric, Maria de Medeiros… 1 h 55.