LaCinetek, la plateforme des réalisateurs, a acquis les droits de dix films de Roberto Rossellini, certains en version restaurée. Cette sélection s’étend jusqu’à la fin des années 1950, période la plus riche du réalisateur phare du néoréalisme et du cinéma européen de l’immédiat après-guerre.

Premier chronologiquement de la sélection, Rome, ville ouverte (1945) tourne la page de la Seconde Guerre mondiale pour le cinéma européen et le réalisateur italien. À tout juste 40 ans (il est né en 1906), Rossellini se révèle au cinéma mondial. Ce n’est pas un débutant : il a signé entre 1941 et 1943 ce qu’on appellera après sa "trilogie fasciste" (Le Navire blanc, Un pilote revient, L’Homme à la croix), sous l’égide du régime de Mussolini.

Mais avec d’autres futurs cinéastes (De Sica, Fellini, Antonioni, Visconti,…), Rossellini réfléchit dans les pages de la revue Cinema à une troisième voie aux deux mamelles du cinéma fasciste : divertissement des masses et patriotisme. Pour ce groupe, un film se doit d’être un document "suivant de véritables gens dans leur vrai milieu".

La trilogie de guerre

Sur les ruines des fascismes et de l’Europe, Rossellini offre au cinéma un nouveau souffle : le néoréalisme. "La chose que je visais était de trouver très honnêtement la vérité. Mais, pour trouver la vérité, il faut avoir une position morale […], un jugement critique." Il influencera jusqu’au Nouvel Hollywood, via le Free Cinema britannique et la Nouvelle Vague française.

Rome, ville ouverte est tourné durant l’hiver 1944-1945, dans des conditions précaires, premier exemple d’un film de fiction contemporain des faits dépeints. Le scénario coécrit par Federico Fellini s’inspire de trois histoires vraies survenues durant cette transition sanglante (le martyre d’une femme, d’un prêtre et d’un communiste, juxtaposition qui établit un équilibre politique). Loin d’écrire la légende apologétique de la résistance, Rome, ville ouverte est une méditation lucide. "Il n’est pas difficile de bien mourir. Il est difficile de bien vivre" conclut Don Pietro à la fin d’un film qui capte autant l’horreur que l’espoir du moment. Rossellini est plus radical avec Païsa (1946), qui retrace la libération de l’Italie en six récits indépendants, du débarquement allié en Sicile à la guérilla dans le delta du Pô. Le regard est dénué de tout angélisme, toute sentimentalité ou de toute glorification. Dans Païsa, la mort est soudaine, obscure, parfois inutile.

Le cinéma de Rossellini de ces années-là est brutal, parce qu’il saisit la réalité brute. L’épure devient totale dans Allemagne, année zéro (1947) qui ponctue cette "trilogie de la guerre". Rossellini y suit Edmund, un adolescent de 13 ans, dans les ruines de Berlin. Comme l’a décrit le réalisateur, c’est "un être tout petit au-dessous de quelque chose qui le domine". Son âge le suggère : Edmund est né lorsqu’Hitler est arrivé au pouvoir. Il est poussé au crime par les reliquats de l’éducation nationale-socialiste. Il incarne l’Allemagne nazie et ses utopies suprémacistes qui doivent disparaître en vue d’une renaissance. Par son contexte historique et ses décors, Allemagne, année zéro demeure un témoignage essentiel de la période.

Les années Bergman

Après avoir découvert ses films, Ingrid Bergman écrit à Rossellini : "Si vous avez besoin d’une actrice suédoise qui parle très bien anglais, qui n’a pas oublié son allemand, qui n’est pas très compréhensible en français, et qui en italien ne sait dire que ‘ti amo’, alors je suis prête à venir faire un film avec vous."

La missive préfigure une passion qui engendre une future star (Isabella) et trois chefs-d’œuvre sur cinq films ensemble : Stromboli (1950), Europe 51 (1952) et Voyage en Italie (1954).

Ces trois récits sur des couples à la dérive mêlent au réalisme de Rossellini l’expérience de l’intime, modernité qui peut échapper au spectateur d’aujourdhui. La synthèse s’accomplit dans Voyage en Italie. Le couple formé à l’écran par deux acteurs hollywoodiens (Ingrid Bergman et George Sanders) y est, déjà, lost in translation en Italie, mais, aussi, incapable de se comprendre. Les pèlerinages de Bergman sur les sites de patrimoine antique (les plus belles scènes du film) la confrontent à la fragilité de son mariage.

Rossellini et la télévision

Après s’être séparé d’Ingrid Bergman, Rossellini part en Inde où il tourne India (1957), mi-documentaire mi-fiction. Il revient au cinéma et au thème de la guerre avec Le Général Della Rovere (1959). Cette histoire de la mutation d’un profiteur de guerre lui vaut le Lion d’or à la Mostra de Venise.

Au sommet, Rossellini, toujours en quête de "vérité", se tourne alors vers la télévision dans laquelle il voit un vecteur de savoir. On peut voir sur LaCinetek Le psychodrame (1956) tourné pour la télévision française, sa première exploration du potentiel de la télévision comme outil didactique.

Quelques mois avant de disparaître, en 1977, Rossellini déchante. "Pour la première fois depuis que l’homme existe nous disposons d’un moyen de communication universel puisqu’immédiat […]. Et qu’en avons-nous fait ? Une espèce de jeu de cirque qui corrompt tout le monde et tous les sujets." Un an avant, un certain Silvio Berlusconi créait la première chaîne de son futur empire Mediaset.

lacinetek.com/be. Location : 3,99 €(48h). Achat : 9,99 €.