Ressortie sur grand écran, en version restaurée, du film le plus autobiographique d’Andreï Tarkovski.

Après Stalker en 2018 et Solaris en 2019, Lumière nous propose une nouvelle fois un été placé sous le signe d’Andreï Tarkovski, l’un des cinéastes les plus influents du XXe siècle. Cette fois, on replonge dans l’enfance du maître russe en passant de l’autre côté du Miroir, son film le plus autobiographique, mais aussi le plus déstabilisant. Réalisé en 1975, Le Miroir ressort dans une sublime version restaurée par les studios MosFilm qui, du vivant du cinéaste, lui ont pourtant rendu la vie impossible

Une œuvre très personnelle

Dans son quatrième long métrage, Tarkovski retrace les souvenirs d’Alekseï. Sur son lit de mort, au tournant des années 50 et 60, celui-ci voit défiler, de façon confuse, les moments les plus marquants de son enfance auprès de sa mère Maria, avant et pendant la Guerre, quand il avait six et douze ans…

Ce projet de film, le cinéaste l’a longtemps porté. Il y travaille dès 1964, avant même de s’atteler à son titanesque Andreï Roublev. Jugé trop peu conventionnel, le scénario - qui ne comportait pas de fin - fut refusé par le Goskino, les autorités du Cinéma d’État. Suite au succès de Solaris en 1972, le cinéaste reprend le projet, après avoir retravaillé le scénario à de très nombreuses reprises avec son comparse Alexandre Micharine.

Mystère et simplicité

Les critiques et les exégètes ont souvent buté face au Miroir, film résolument non linéaire, qui entrelace les temporalités, mais aussi les séquences oniriques et des images d’archives de la Guerre d’Espagne et de la Seconde Guerre mondiale. Dans un montage qui n’est pas sans rappeler le flux de conscience, procédé littéraire popularisé par Joyce ou Faulkner.

Pourtant, derrière cette apparente complexité, se cache une vraie simplicité. Tarkovski se délectait à ce propos d’une anecdote, lors d’une avant-première de son film à Moscou. Après un interminable débat entre critiques, une femme de ménage, qui n’avait pas fini l’école primaire, débarque sur scène et dit à l’aréopage qu’il est temps de quitter les lieux pour qu’elle puisse enfin nettoyer la salle : "C’est très simple : un homme se sent terriblement malade, pense qu’il va mourir et se souvient de toutes les horribles choses qu’il a faites aux gens et cherche à s’excuser. C’est tout !"

S’inspirant de ses propres souvenirs d’enfance, dont la séparation de ses parents, Tarkovski rend ici un vibrant hommage à sa mère (que l’on aperçoit d’ailleurs à la fin du film), celle qui s’est battue pour qu’il puisse devenir artiste. Campée à l’écran par la magnifique Margarita Terekhova (qui joue également le personnage de l’épouse), la mère du jeune Alexeï est explicitement comparée aux Madones des grands maîtres de la Renaissance italienne, que le gamin découvre en feuilletant un livre d’art illustré…

Comme toujours chez Tarkovski, les citations artistiques sont en effet omniprésentes, que ce soit la peinture (avec un clin d’œil notamment aux paysages d’hiver de Brueghel l’Ancien, l’un de ses peintres favoris), la littérature (Pouchkine, Dostoïevski, mais aussi et surtout les sublimes textes de son père Arseni Tarkovski, lus par le poète lui-même et qui rythment le récit) ou la musique. Bach, Purcell et Pergolèse viennent ainsi compléter la bande originale envoûtante d’Edouard Artémiev (à qui l’on doit également la musique de Solaris et de Stalker).

Capter le mystère

Entouré des siens - on y aperçoit même sa femme Larissa Tarkovskaïa, dans le seul rôle à l’écran de celle qui fut souvent son assistance-réalisatrice -, Tarkovski signe un film éminemment personnel mais qui, pourtant, résonne au plus profond de chacun d’entre nous.

Car ce n’est pas tant l’histoire qui compte chez Tarkovski que la dimension poétique du film, marqué par ses thèmes récurrents (l’enfance, l’eau, la datcha à la campagne…) et par l’incroyable puissance évocatrice des images que compose le cinéaste, proposant au spectateur une véritable expérience sensorielle. Ce que cherche Tarkovski, c’est en effet à nous donner accès au mystère (que ce soit de la foi, du hasard, de l’amour, de la nostalgie), mais sans jamais proposer de clés de compréhension immédiate.

Pour trouver la parfaite alchimie, Tarkovski a remonté son film dix-neuf fois, à la recherche du rythme parfait, de la durée, de la cadence. Il refusait en effet d’appréhender son œuvre en simple cinéaste, se concevant comme un véritable artiste. "Je cherche la dimension poétique du cinéma, celle qui lui est propre, car il existe une part de la vie, de l’univers qui n’a pas encore été comprise par d’autres formes d’art, d’autres genres. Ce que réussit le cinéma, la musique et d’autres arts en sont incapables", explique-t-il par exemple dans A Cinema Prayer, le magnifique documentaire que lui consacrait son fils en 2019.

Le Miroir / Zerkalo Poème cinématographique De Andreï Tarkovski Scénario Andreï Tarkovski & Alexandre Micharine Photographie Georgi Rerberg Musique Edouard Artémiev Montage Edouard Artémiev Avec Margarita Terekhova, Filipp Yankovskiy, Ignat Daniltsev… Durée 1h47

© DR

En premium VOD: Tarkovski par Tarkovski

En complément de la ressortie du Miroir, Lumière propose de découvrir en Premium VOD Andrey Tarkovsky. A Cinema Prayer, magnifique introduction au cinéma de Tarkovski signée par son propre fils, l’année dernière. Fidèle à son père, Andreï A.Tarkovski tourne ici le dos à une narration classique. Pas question donc d’un documentaire biographique traditionnel. Sans interview de spécialistes, sans aucun commentaire en voix off - sinon de passionnantes interviews du cinéaste lui-même -, ce film envoûtant nous plonge au cœur même du processus créatif du réalisateur russe. Grâce à un savant montage des images des films de Tarkovski, mais aussi d’archives (sur les tournages de ses films, dans la datcha familiale…), A Cinema Prayer revient, de manière chronologique, sur l’une des plus grandes filmographies du XXe siècle : sept films seulement, mais quasiment autant de chefs-d’œuvre. Et qui mieux que Tarkovski lui-même pour décrypter le mystère de son cinéma, ses influences artistiques ? Mais aussi pour évoquer ses souvenirs personnels, sa foi, ses relations compliquées avec les autorités soviétiques, son exil à l’Ouest (où il tourna ses deux derniers films, Nostalghia et Le Sacrifice), son amour de la Russie, ses craintes écologiques et la mort, qui rôde dans tout son cinéma et qui l’emportera d’un cancer du poumon en 1986. Tarkovski n’avait que 54 ans… H.H.

Disponible en Premium VOD (8€) sur Ciné chez vous, UniversCiné, Proximus et Telenet.