Ayant autant contribué à "préserver" l’Union (en refusant la sécession des États sudistes) qu’à la faire "évoluer" vers une démocratie moderne (en abolissant l’esclavage), Abraham Lincoln, seizième président des États-Unis (de 1860 à 1865) occupe une place prépondérante dans la mythologie américaine, sujet inépuisable de biographies, études, essais, romans ou pièces de théâtres.

Au grand écran, il est apparu dans quelque 130 oeuvres - un record - depuis "The Reprieve : An Episode in the Life of Abraham Lincoln" (1908) de Van Dyke Brooke, où Lincoln se montre indulgent vis-à-vis d’une sentinelle qui s’est endormie durant sa garde. Cette mansuétude constitue une caractérisation récurrente de la figure paternaliste de Lincoln, que l’on retrouve encore dans le film de Steven Spielberg, un siècle plus tard.

Les frères Francis et John Ford lui consacrèrent pas moins de neuf films. L’aîné, Francis, l’incarna lui-même à sept reprises. Le seul de ses films qui ait subsisté est "When Lincoln Paid" (1913), dans lequel une mère dont le fils a été tué dans les rangs nordistes implore l’amnistie pour un soldat confédéré. Cette pure fiction impose une autre constante du mythe : le pardon du président accordé aux Sudistes repentants.

Jusque dans les années 30, toutefois, et alors que la mémoire de la Guerre de Sécession est encore vivace (de nombreux vétérans sont encore en vie), le cinéma hollywoodien n’a pas toujours donné une image flatteuse d’Abraham Lincoln. Dans "Abraham Lincoln" (1930), D.W. Griffith tente d’atténuer la vision raciste de son célèbre "Naissance d’une nation" (lire LLB du 16/01). Il n’est guère question d’esclave dans ce biopic où Lincoln apparaît comme un personnage plutôt rustre, un homme des bois, venant d’un Nord sombre quand le Sud est bucolique, champêtre et raffiné. Le président est incarné par Walter Huston, père du réalisateur John Huston.

"Young Mr. Lincoln" ("Vers sa destinée", 1939) de John Ford, offre une vision sacralisée du président, imposant sa figure d’avocat humaniste et combatif, autodidacte et volontariste. Henry Fonda en était l’interprète idéal - même stature, même flegme, même noblesse d’"aristocratie prolétarienne". L’Américain type idéalisé, qui, avant de connaître la loi, sait "ce qui est bien et ce qui est mal". Une nuance qui se retrouve dans le "Lincoln" de Spielberg, où le président interprète la loi et la Constitution pour arriver à ses fins "justes".

"Abe Lincoln in Illinois" (1940) de John Cromwell, comme son titre l’indique, et comme le film de Ford, se concentre également sur la jeunesse de l’avocat et la genèse du politicien. Monumental échec commercial, le film s’arrête à l’élection à la présidence de Lincoln, dont l’incarnation valut à son interprète Raymond Massey une nomination à l’Oscar. L’acteur reprit le rôle dans le segment sur la Guerre de Sécession signé par John Ford dans"How the West Was Won" (1962).

En 1988, NBC produisit la mini-série "Lincoln", adaptée du best-seller de Gore Vidal, qui revisitait le mythe en suggérant que c’est l’ambition de Lincoln qui l’a poussé à déclencher la Guerre civile, conscient qu’il entrerait dans l’Histoire sur le même pied que les pères fondateurs des États-Unis. La série édulcore légèrement ce point de vue, réintroduisant la notion d’un président conscient de sa destinée mais sincèrement préoccupé de la survie de l’Union. Sam Waterston, qui joue Lincoln dans la série, prêta également sa voix au président dans la remarquable série documentaire "The Civil War" (1990) de Ken Burns.

Signe des temps cinématographiques, le président est même devenu "Abraham Lincoln : chasseur de vampires" (2012) du Russe Timur Bermambetov. Une pure fantaisie, où l’on découvre l’usage particulier que l’ancien bûcheron de l’Illinois faisait de sa hache. Et que les causes de la Guerre de Sécession ne sont pas celles que l’on croit.